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Chine des Lumières et Lumières chinoises

par Anne Cheng  Du même auteur

Pourquoi la Chine ?

Sans doute parce qu’il est impossible de laisser de côté cette civilisation ancienne qui, malgré de multiples et profondes ruptures historiques, a maintenu un semblant de continuité durant au moins deux millénaires. Les penseurs des Lumières ne s’y sont pas trompés puisque la Chine leur apparaît comme une référence majeure, voire un modèle à imiter. Pour Leibniz, l’Empire chinois fait figure, ni plus ni moins, d’élément fondateur du principe d’universalité de la raison.

Il y a dans la Chine une morale extérieure admirable à certains égards, jointe à une doctrine philosophique, ou bien à une théologie naturelle, vénérable par son antiquité, établie et autorisée depuis trois mille ans environ, longtemps avant la philosophie des Grecs, laquelle est pourtant la première dont le reste de la terre ait des ouvrages, nos Livres saints toujours exceptés ; ce serait une grande imprudence et présomption à nous autres venus après eux, et sortis à peine de la barbarie, de vouloir condamner une doctrine si ancienne, parce qu’elle ne paraît point s’accorder d’abord avec nos notions scolastiques ordinaires[1].

Dans leur combat contre l’obscurantisme religieux, visant à « écraser l’infâme » selon l’expression de Voltaire, un Pierre Bayle ou un Christian Wolff croient voir dans la Chine et son éthique confucéenne le modèle d’une morale rationnelle sans le support de la religion, créant ainsi le mythe, corroboré par les missionnaires jésuites, selon lequel les Chinois n’ont pas l’esprit religieux, voire pas de religion.

Un autre mythe à la vie dure est celui du « despotisme éclairé » dont les philosophes des Lumières ont caractérisé le régime impérial chinois et qui est en fait à rapporter à une Chine devenue mandchoue depuis 1644 et destinée à le rester jusqu’à l’effondrement du système impérial lui-même en 1911. Il faut souligner à ce propos l’influence considérable exercée par la Description de l’Empire de la Chine du Père Jean-Baptiste Du Halde, publiée à Paris en 1735. De manière largement idéalisée (le régime mandchou se distinguant en réalité des dynasties chinoises précédentes par un plus grand autoritarisme), l’ouvrage présente un pouvoir impérial éclairé, dirigé par un « roi-philosophe » et conseillé par une élite de lettrés-fonctionnaires sélectionnés par examens, une économie fondée sur la primauté de l’agriculture et la modération des impôts, une société policée et éduquée, etc. C’est avec la Révolution française que cette véritable « sinomania » tend à se dissiper et finit par s’inverser en une sinophobie qui persistera tout au long du XIXe siècle, la Chine apparaissant désormais comme un repoussoir des nouvelles valeurs républicaines et de l’institution philosophique, perçue comme spécifiquement européenne et d’origine grecque[2].

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