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Entretien au Collège de France avec Anne Cheng autour du thème « Chine des Lumières, lumières chinoises »

par Gisèle Berkman  Du même auteur

      Jiang Dandan  Du même auteur

      Pascal Sévérac  Du même auteur

Pascal Sévérac : Nous souhaiterions vous donner l’occasion d’approfondir cette correspondance entre la période des Song et l’esprit des Lumières qui était au centre de votre intervention au colloque. Vous dites qu’il y a là un pari sur l’humain, où se développe une réflexion éthique déconnectée de la religion. Pourriez-vous nous préciser la façon dont se déploie cette éthique, afin que l’on voie comment elle fait écho aux Lumières, lesquelles ne renoncent pas à la morale mais essaient de ne plus la fonder en religion ?

Anne Cheng : Je souhaite tout d’abord revenir sur le choix que j’ai fait de ce moment privilégié des Song, au début du XIe siècle. Il ne s’agissait pas pour moi de proposer cette période comme un équivalent des Lumières, mais bien comme un moment dont la portée a été équivalente à celle des Lumières. J’ai bien conscience, surtout après les discussions qui ont eu lieu à l’issue de ma présentation, que la proposition de ce moment peut apparaître problématique. Selon certains des intervenants du colloque, on ne peut parler de Lumières qu’à l’époque moderne, en prenant en compte l’influence européenne. Ces intervenants ont contesté le fait de désigner ce moment Song, caractérisé par la constitution du « néo-confucianisme », comme l’équivalent des Lumières, précisément parce que pour eux, le néo-confucianisme se confond avec une certaine tradition intellectuelle et culturelle chinoise que les Lumières en Chine ont jetée par-dessus bord. Je comprends cette critique, mais je le répète, ce n’est pas là ce que j’ai voulu dire. Je n’ai pas proposé le moment des Song comme équivalant aux Lumières, mais comme ayant eu, en Chine, une portée équivalente aux Lumières.

De plus, on peut opposer les Song aux périodes qui ont précédé, telles que les Tang, les Cinq Dynasties, etc., où la société était axée sur une aristocratie fondée sur des valeurs militaires. À l’inverse, avec les Song, on a véritablement l’avènement d’une société civile, non pas, certes, au sens de la théorie politique moderne, mais d’une société qui s’organise autour d’autres valeurs que celles de la guerre et de la conquête, tout en privilégiant les valeurs de l’éducation. C’est sous les Song que se sont développées les académies, ces centres de transmission du savoir et de la sagesse qui ont joué par la suite un rôle déterminant dans la vie intellectuelle et sociale chinoise. C’est sous les Song encore que s’est développé le véritable système des examens mandarinaux qui n’avait pas encore atteint son plus haut degré de sophistication. La société s’est alors organisée autour de ces structures d’éducation et de ces exigences de formation intellectuelle dont il ne faut pas oublier qu’elles étaient destinées à alimenter la bureaucratie impériale. C’est à ce moment-là que l’on a commencé à réinterpréter les textes classiques et que l’exégèse a connu un souffle nouveau. Et c’est aussi le moment où, tout à la fois, s’est renouvelée la tradition intellectuelle et s’est manifestée la volonté délibérée de se détacher de l’influence bouddhique. Il faut rappeler que le bouddhisme indien, qui a pénétré en Chine à partir du début de l’ère chrétienne, et surtout aux IIIe et IVe siècles, est quand même ce qui a introduit une dimension proprement religieuse que la Chine ne connaissait pas auparavant sous cette forme universaliste. Or, sous les Song, se manifeste une véritable réaction contre cette dimension religieuse, et ce, chez de très grands lettrés, chez des penseurs qui ne cessent de répéter que l’on n’a nul besoin de l’influence bouddhique, tout en ayant eux-mêmes absorbé l’apport philosophique du bouddhisme. C’est donc un moment décisif qui se joue là, et c’est pour cette raison que j’ai jeté mon dévolu sur cette période.

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