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Individu et Communauté : repenser quelques paradigmes des Lumières, à partir de la réception de Rousseau dans la Chine moderne

par Dandan Jiang  Du même auteur

La transplantation des « Lumières françaises » dans la Chine moderne constitue un jeu de prisme, dont les reflets et les déformations nous permettent de repenser certains thèmes, et surtout d’interroger les paradoxes inhérents à la pensée des Lumières, particulièrement à celle de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778).

En d’autres termes, il importe, avec le recul historique, de prendre en considération les variations dans le transfert de certaines notions, et d’examiner un certain métissage qui s’est effectué dans la rencontre avec la pensée des Lumières, incluant des fissures et écarts, ou ayant pour effet de créer de nouvelles significations pour des termes chinois préexistants.

Ainsi, il serait significatif, par exemple, d’examiner la formation des termes modernes tels que « individu », « société » et « État », dans les enjeux complexes de la pensée des Lumières et de la pensée chinoise, et de voir quels en sont les gains et pertes toujours influents dans la Chine contemporaine, en ce qui concerne la démocratie et, surtout, le manque de « sujets de droits ».

Avec la défaite de la Guerre sino-japonaise de 1895, la société chinoise, constituée par des valeurs confucéennes (centrées autour de la famille et des clans sur le plan de l’organisation sociale), commence à se défaire[1] : de nouveaux termes, tels que « individu » (geren 个人) et « société » (shehui  社 会), se diffusent dans la langue chinoise, sous l’influence des traductions ; même s’il faut attendre l’introduction du Contrat social de Rousseau (publié pour la première fois en chinois, en février 1899, traduit par le penseur japonais des Lumières Nakae Chômin  中江笃介, 即中江兆民) pour que ces termes acquièrent des connotations correspondant davantage aux termes modernes dans la plupart des langues européennes.

Auparavant, l’homme était conçu en quelque sorte comme « sujet moral » et était principalement porteur des principes moraux concernant les relations interhumaines, mais non comme unité élémentaire de la structure sociale, et encore moins comme « sujet de droits ». Avant 1900, des lettrés activistes ont imaginé plutôt une forme d’association intégrant le gouvernement d’unification impériale, l’autonomie politique des notables (lettrés et fonctionnaires) locaux (xiangcun shenshi 乡村绅士), et les clans familiaux ; le « groupe » est le terme qui a été inventé pour ce genre de forme sociale, comme une union consciente de groupes humains, ou comme un système d’interactions[2].

Cette forme contribue d’une certaine manière à étendre la participation et l’engagement des lettrés dans les affaires publiques ; mais comment la concilier avec le pouvoir central impérial et l’objectif de renforcement de leur légitimité ? Comment les concurrences politiques qui en sont issues peuvent-elles se concilier avec les intérêts communs ? Les tensions entrevues seront davantage renforcées avec l’introduction de nouveaux paradigmes : la constitution d’un État-nation moderne est perçue progressivement comme une nécessité historique, et les discours véhiculent alors des conceptions contradictoires de l’individu, des notions de « politique publique » (groupe, société, État, soit les « outils conceptuels » clés issus de « La Nouvelle étude de l’histoire » [Xin Shixue], de Liang Qichao, 1902[3]) et sont ainsi porteurs de positions politiques différentes.

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