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La volonté générale et la volonté du peuple

par Hongmiao Wu  Du même auteur

      Lu Zhang  Du même auteur

Je ne suis ni philosophe ni historien, mais un linguiste qui n’est guère en mesure de parler des Lumières, cependant, je m’inspire d’un éminent professeur de notre université, Monsieur Feng Tianyu, philosophe et historien, qui a proposé, il y a quelques années, de faire une archéologie de la terminologie, une terminologie, si j’ai bien compris, qui a fait son voyage, à l’époque contemporaine, de l’Occident en Chine via le Japon, une terminologie qui a subi deux traductions à travers au moins trois langues aussi éloignées l’une de l’autre, pour être assimilée, intégrée, et convertie, de gré ou de force si j’ose dire, dans la modernisation de la pensée chinoise. Il y a là dans cette proposition sans doute une emprise de Michel Foucault, et par conséquent, du travail pour le modeste linguiste que je suis.

Par où commencer ? Sans doute par les emprunts, les contaminations, les torsions et les quiproquos. J’ai choisi de relire le Contrat social dont la première traduction en chinois a été faite par un Japonais[1], à laquelle succédèrent pendant dix-huit ans (de 1883 à 1901) quatre versions chinoises, traduites, les trois premières également par les Japonais et la dernière, retraduite, du japonais en chinois par un étudiant revenu du Japon. D’ailleurs, en 2012 plusieurs colloques ont été organisés en Chine pour commémorer le tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau ; j’ai participé à deux d’entre eux et ils m’ont incité à travailler sur un concept et ses corollaires : la « volonté générale », concept-pivot qui a fait rage pendant la Période révolutionnaire (1911-1978), et qui est susceptible de révéler les écarts entre deux systèmes de pensée, deux façons d’agir et de réagir (知\行). Je suis donc à la fois dans les Lumières et hors des Lumières, car le sujet que je vais aborder risque de déborder le cadre défini par notre colloque. Et à l’exigence de convoquer le présent s’ajoute le besoin de remonter au temps lointain.

La possibilité d’une « volonté générale » en Chine

Dès le départ le concept de « volonté générale » a suscité de chaudes discussions dans nos colloques sur J.-J. Rousseau, car, selon Judith N. Shklar[2], tout ce que Rousseau voulait dire s’y trouve : « La volonté générale peut seule diriger les forces de l’État selon la fin de son institution, qui est le bien commun. »

Constatant que la pensée chinoise procède principalement (peut-être à cause de ses idéogrammes) par analogie, nous partirons, en remontant vers sa source culturelle, en quête d’une notion similaire à la « volonté générale ». Nous nous interrogerons d’abord sur la manière dont nos ascendants parviennent à faire passer cette notion propre à l’histoire européenne à la fois dans l’intelligibilité et dans la pratique de la réalité chinoise.

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