Traverses

Pour un lecteur éclairé : les leçons persanes de Montesquieu

par Marie-Emmanuelle Plagnol-Diéval  Du même auteur

En 1721, dans son introduction des Lettres persanes, Montesquieu se présente comme un simple lecteur-traducteur du portefeuille de lettres de Persans qu’il aurait connus et côtoyés.
Les Persans qui écrivent ici étaient logés avec moi ; nous passions notre vie ensemble. [...] Ils me communiquaient la plupart de leurs lettres : je les copiai. [...]. Je ne fais donc que l’office de traducteur[1].
Cet artifice bien connu, apparenté à celui du manuscrit trouvé et édité par un éditeur et non par un auteur, est lié à la situation du roman dans la hiérarchie des genres ainsi qu’à des pratiques détournées explicables par le jeu avec la censure. Il a pour conséquence de déplacer le statut de l’auteur, mais également celui du lecteur. Notre hypothèse de départ est de démontrer comment le dispositif des Lettres persanes, qui se présentent comme un roman épistolaire polyphonique et polymorphe, met en place un nouveau type de lecteur. Les Lumières seraient ainsi non seulement cet ensemble d’enquêtes et de réflexions sur la société, la morale, la religion et la politique, que leur diffusion permet d’assimiler à un mouvement, propagées essentiellement mais absolument pas exclusivement par les philosophes, dont Montesquieu constitue une figure exemplaire, mais surtout une école du regard, une propédeutique pour un nouveau lecteur. Le véritable enjeu des Lumières serait cette conversion difficile d’un lecteur sinon assoupi comme celui que fustigera Diderot dans Jacques le fataliste, du moins pris par le récit qui lui est proposé, en un lecteur actif, capable de se situer au-delà du texte, dans une perspective de collaboration avec l’auteur. À ce titre, le lecteur redéfini, doté d’un nouveau périmètre et de nouvelles fonctions, s’accomplit véritablement et devient un esprit éclairé, une véritable incarnation de ces Lumières, que l’auteur appelle de ses v’ux et dont on pourra se demander s’il est un modèle exportable au-delà des Lumières françaises.

Le lecteur actif du roman épistolaire

Avec la fiction du portefeuille de lettres laissé par les Persans, Montesquieu opte pour un roman épistolaire, polyphonique, par conséquent un texte qui abandonne toute focalisation unique rassurante pour un lecteur réduit à adopter le point de vue de l’auteur omniscient et omnipotent. Le roman épistolaire place d’emblée le lecteur dans une situation active. Il revient en effet au lecteur d’avoir une vue surplombante et synthétique des lettres envoyées par les différents épistoliers devant lui permettre principalement de collecter les informations sur les émetteurs, de bâtir progressivement l’encyclopédie des sujets traités, enfin d’inscrire ces éléments dans une trame temporelle alliant la petite et la grande histoire. Ces capacités requises sont d’autant plus grandes que Montesquieu, sans atteindre la dextérité qui sera celle de Laclos, opte pour une certaine rouerie épistolaire dans l’agencement des lettres : lettres contradictoires émanant d’un ou plusieurs épistoliers sur un même sujet comme à propos de la castration, lettres simultanées d’un même scripteur à plusieurs destinataires, lettres simultanées de plusieurs émetteurs à un même destinataire.

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