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Réflexions sur le parcours des Lumières en Chine moderne

par Lin Zhao  Du même auteur

I – Préliminaires sur les Lumières en Chine moderne

Wang Yangming, précepteur de la pensée moderne dans la période transdynastique Ming-Qing, a dépassé l’enseignement du Principe avec son école de l’Esprit. En s’ouvrant à la pensée de Wang, son époque a saisi l’occasion de rénover la philosophie traditionnelle. Les disciples de Wang sont allés plus loin : ils ont divisé son enseignement pour arriver quelque part à une théorie qui « renverse tout » et qui va « tout redéfinir en niant tout ». Ce sont les premiers mouvements qui préparent et qui appellent une initiation à la modernité[1]. En fait, l’école de Wang Yangming n’a pas tant été un groupe philosophique, qu’un groupe politique ou moral. Il a jugé inutile que le peuple pratique la morale, innée selon lui, et il désirait ainsi parvenir à un régime apaisant. Wang a vécu dans un monde troublé – à son époque, les Ming sont sur le déclin -, et il était raisonnable pour lui d’espérer un monde qui « auto-règne » selon un principe qui soit présent dans l’esprit du peuple. « Faire connaître le bien au peuple afin qu’il le pratique, telle est la façon de gouverner », a-t-il dit. Cependant, sous la pression d’une dynastie affaiblie, la théorie de Wang s’est réduite à de « pures discussions » entre les penseurs, et, au lieu d’amener une réforme idéologique, elle a précipité la catastrophe du royaume[2].

Tandis que la pensée de Wang Yangming, en plein milieu de l’époque des Ming, était un produit spontané de la tradition chinoise, de nombreux missionnaires sont venus, pendant les régimes des empereurs Wan Li et Chong Zhen, apporter leur tradition, leur religion ainsi que leurs connaissances scientifiques ; parmi eux, Matteo Ricci, Sabatino de Ursis, Joannes Terrentius, Jules Aleni, Johann Adam Schall von Bell, etc. Un groupe de savants chinois éclairés, tels que Xu Guangqi et Li Zhizao, a traduit les œuvres scientifiques pour les introduire dans la société chinoise, comme l’initiation aux sciences de la nature et à la philosophie moderne dans un pays resté par trop replié sur lui-même. Ce n’est pas un hasard si certains intellectuels, face à la dégradation de la politique, se sont tournés vers l’exploration de la nature et du savoir-faire. Parmi ces personnages, on peut compter Xu Xiake, premier grand voyageur et géologue chinois, avec son œuvre Les Récits de voyages de Xu Xiake, et Song Yingxing avec son Tiangong Kaiwu ou L’Exploitation des œuvres de la Nature. Ces génies du domaine pragmatique ont plus ou moins sorti les Ming des purs discours. Le bouleversement social et l’invasion des Mandchous renversent les Ming ; les paysans se soulèvent et les troupes du nord détruisent également les principes sociaux qui nuisaient depuis longtemps à l’esprit. C’est la fin de la piété filiale et fraternelle et de la hiérarchie entre les classes sociales. La chute des Ming offre une grande occasion de réfléchir sur les disciplines qui ont étouffé déjà deux dynasties ; c’est l’épanouissement des pensées libérales qui s’initient à la modernité, laquelle se poursuit jusqu’au début de la dynastie suivante, celle des Qing.

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