Traverses

Rousseau et la parole publique

par Stéphane Pujol  Du même auteur

Dans les Confessions, Rousseau insiste sur le fait qu’il se sent souvent incapable de prendre la parole en public. La raison ? Une extrême timidité, un embarras qui le paralyse, mais aussi d’une part le sentiment de n’avoir rien à dire ou de mal dire et d’autre part l’impression de n’être pas à sa place. Faut-il y voir seulement l’expression d’un complexe d’infériorité ? Rousseau est un écrivain roturier, et il est autodidacte. Il n’a jamais étudié dans un prestigieux collège jésuite comme Voltaire, ni à l’Université comme Diderot. Il n’est ni parisien, ni même français. Il est genevois, fils d’un horloger, orphelin de mère et placé très tôt en pension chez un oncle puis comme apprenti chez des gens qu’il ne connaît pas.

Arrivé à Paris, Rousseau est mal à l’aise dans les salons. Il éprouve très tôt une forme de détestation de la conversation mondaine (mais comme il l’avoue lui-même, cette détestation vient d’abord du sentiment de sa propre incapacité à briller). De là, sans doute, sa sévère critique de la conversation comme empire de la vanité et règne de la superficialité.

De cette double analyse, à la fois personnelle (l’analyse de soi) et sociologique (l’analyse du monde tel qu’il est), il en tirera une conclusion importante pour son système : il faut être seul et il faut être libre pour parler vrai. Seul et libre : les deux états sont liés. Rappelons ce que Rousseau décrit dans le Discours sur l’origine de l’inégalité : le début de la socialisation correspond à la naissance de la comparaison de soi et des autres, de l’imitation, de la compétition, de l’envie de paraître. Les individus sont progressivement mis en concurrence – concurrence des talents, des richesses, des savoirs, des qualités intellectuelles ou physique – avec les effets négatifs que l’on sait.

Voilà donc énoncées les conditions d’exercice de la parole philosophique : être seul, être libre, être vrai. D’où la nécessaire médiation de l’écrit. Je présente cela comme une évidence, mais ce caractère d’évidence est très discutable : on peut écrire sans penser que l’on écrit seul, et d’ailleurs écrit-on jamais pour soi-même ? On peut donc écrire sous le regard des autres et, partant, n’être ni libre ni vrai. Disons que pour Rousseau, écrire – plutôt que parler – signifie ne plus être sous la pression du moment, ne plus avoir la tentation du bon mot qui permet de briller en public sans toucher à la vérité ni dire des choses profondes. On aura noté au contraire le caractère de solennité des écrits de Jean-Jacques. L’écrivain Rousseau souligne le fait qu’il a quelque chose à dire, et ce quelque chose requiert de l’attention, du silence, une certaine pompe. S’il est du côté de la parole, c’est donc plutôt de celle du discours d’assemblée et de la parole du tribun.

C’est sans doute pour cette raison qu’une bonne partie de son œuvre est « adressée », c’est-à-dire qu’elle convoque la figure d’un destinataire. Rousseau a autant qu’un autre, voire plus qu’un autre, besoin d’un public, d’un auditoire fictif. Son œuvre est une œuvre écrite où prend place une parole : une œuvre conçue comme une scène littéraire et philosophique où un sujet (l’écrivain) s’adresse à un autre sujet (le ou les destinataire[s] de l’œuvre), l’interpelle, le questionne, le provoque, le soumet à une révision parfois radicale de ses idées ou de celles de l’opinion publique en général. Écrivant son œuvre, Rousseau ne peut pas manquer de se poser de nouveau la question de sa relation avec le « public » entendu sous une forme individuelle ou collective.

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