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Civiliser la violence ? L’Europe comme « médiation évanouissante »

par Céline Spector  Du même auteur

Dans Violence et civilité, Étienne Balibar invoque trois « stratégies de civilité » (hégémonique, majoritaire et minoritaire[1]). Pourtant, ses travaux sur l’Europe se réfèrent plutôt à une « anti-stratégie » civilisatrice. En s’appuyant notamment sur la première des « Mosse Lectures » pour l’année 2002-2003, donnée le 21 novembre 2002 à l’Université Humboldt de Berlin et reprise dans L’Europe, l’Amérique, la Guerre[2], cette communication évoquera la nouvelle mission civilisatrice conférée à l’Europe. Il s’agira de mettre en lumière les ressorts de « l’anti-stratégie » conçue par Étienne Balibar dans le cadre d’une réflexion sur l’Euro-Méditerranée et sur la démocratisation du monde « arabo-islamique ». Sortir de la logique de l’Empire suppose en effet l’institution d’un nouvel ordre civilisateur de sécurité collective où l’Euro-Méditerranée est appelée à jouer un rôle de tout premier plan.

Comment interpréter cette nouvelle version de l’exceptionnalisme européen ? Peut-on dépasser l’opposition canonique de l’Occident et de l’Orient et remédier aux failles de la théorie classique de la « civilisation » ? Doit-on se prévaloir encore de la notion d’un « modèle » de civilité (droits sociaux, laïcité, démocratie conflictuelle) ? Le concept de « médiateur évanouissant » sera au c’ur de notre analyse. Selon É. Balibar, si l’Europe peut contribuer de façon décisive à infléchir le cours de l’histoire, c’est à la condition de « s’évanouir » à mesure que sa médiation se fera plus déterminante - à condition de récuser les mythes identitaires et de contribuer à la réduction des fractures entre civilisations. Mais ce nouveau régime de la puissance peut-il s’imposer aujourd’hui ?

I – Un nouvel exceptionnalisme européen

Dans « L’Europe, une médiation évanouissante », Étienne Balibar analyse les contradictions et les illusions dans lesquelles l’Europe se trouve prise entre plusieurs demandes : d’une part, l’Europe pourrait servir de contre-pouvoir à l’hégémonie états-unienne en Occident, comme le souhaite notamment une partie de la gauche radicale[3] ; d’autre part, elle pourrait sortir de la logique même du rapport de force et de l’affrontement des puissances. É. Balibar privilégie cette seconde voie : « un tel projet ne consiste pas tant à faire émerger une nouvelle puissance (voire une nouvelle ’superpuissance’) qu’à faire entrer en jeu un nouveau régime de puissance » dont nul ne serait détenteur exclusif[4]. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de trouver un contrepoids à la puissance états-unienne et au leadership qui n’a plus de sens hors du contexte du « monde libre » ; il s’agit également d’introduire l’Europe comme médiatrice au sein d’un « conflit des civilisations ». Au-delà de la logique stratégique des rapports de forces, il s’agit pour Balibar de penser une nouvelle vocation ou une nouvelle « mission civilisatrice » pour l’Europe.

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