Corpus

(Du chapitre intitulé Blesser)

par Yiğit Bener  Du même auteur

[...]

J’avais atterri dans l’autre monde à une époque où les voix s’époumonaient à crier des slogans. Mais à mon retour, c’est le temps des messes basses qui n’était pas encore tout à fait révolu… Difficile de s’y accoutumer et de s’en accommoder…

En réalité, tout le monde ne murmurait pas : certains ne se lassaient pas de faire pleuvoir des ordres en beuglant, de menacer d’une main de fer dans un gant de velours, de prendre plaisir à pendre des gens. Uniformes à épaulettes… Discoureurs… Icônes médiatiques… Complètement privilégiés. Imprudents !

D’autres ne se lassaient pas de rire haut et fort. Leurs caisses bien remplies… Faire fortune était leur première ligne de conduite.

D’autres encore, continuaient à s’occuper des affaires criminelles commanditées par les services secrets de l’État. Mais désormais, lorsqu’ils tiraient des balles « pour la patrie », ils portaient des uniformes de la police… leur loup gris nationaliste épinglé au col, attifés de leur fameuse longue moustache et munis d’armes légales… Leurs dirigeants étaient derrière les barreaux mais leurs idéaux au pouvoir, on les encourageait à s’acquitter comme d’habitude de leur « mission », en toute impunité…

Certains autres, dévots et bigots, pouvaient désormais prêcher sans trop se cacher, mais habillés en costume-cravate… Avec des haut-parleurs qui n’existaient pas au temps du Prophète… À la fois complices indirects du pouvoir militaire, et faisant figure d’opposition… Autant zélés que lésés… À la grâce de Dieu.

Quant aux « autres » à l’est du pays, le bruit des balles était le seul moyen qui leur restait pour se faire entendre par ceux qui ne comprenaient pas leur langue… Courant le risque de s’habituer au bruit des bombes… Au prix de couper tout lien avec ceux qui n’adoptaient pas le langage des armes…

Nos camarades, eux, se taisaient. On les avait fait taire. Leurs voix s’étaient éteintes… N’avaient-ils plus rien à dire ? Plus la force ? Peut-être n’y avait-il plus personne pour les écouter…

Après tant d’années, le silence régnait lors de nos tristes retrouvailles. Le rire joyeux de Cenap ne résonnait plus comme avant. Faible… Contraint… Si le regard tendre d’Özcan n’avait pas disparu, il était devenu amer ; il s’était assombri d’une tristesse étrange : il ne portait plus d’espoir… Il était aussi plus discret qu’autrefois. Ziya avait le sourire de travers, ainsi que sa fine cravate…

Quant à Caner… Mon cher complice Caner… Il n’était pas venu. Il n’avait pas pu venir… Sûrement un imprévu de dernière minute… Ou bien une excuse dont je n’arrivais pas à me souvenir… J’en avais pris un coup. Mais il me faisait tout de même passer le bonjour, merci…

Pourtant c’était avec lui, surtout, que j’aurais aimé partager ce que j’avais vu dans l’autre monde, ce que j’y avais appris, les nouveaux camarades que je m’y étais faits, mes nouvelles pensées…

« Pendant ton absence, les choses ont beaucoup changé ici », a dit Ziya de but en blanc. Mais il avait toujours manqué de tact. « Je sais », ai-je répondu.

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