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« Extrême violence » et « citoyenneté/civilité » (Balibar). Le pari tragique de la convertibilité/inconvertibilité

par Marie-Claire Caloz-Tschopp  Du même auteur

Dans le bassin du monde, mille affluents
Henri Michaux, À distance, 1997.
À Pinar Selek, exilée de Turquie, Teresa Veloso, exilée chilienne, Graziella de Coulon,Pauline Milani, militantes du Collectif Droit de rester à Lausanne et à d’autres héroïnes et héros ordinaires des mouvements sociaux, grâce à qui, l’invention de la civilité dans l’espace public dans les actions de refus d’asile et donc de logement des requérants d’asile confinés en Suisse dans les bunkers militaires.

Introduction

Dans ce deuxième article[2] consacré à l’ouvrage de Balibar, Violence et civilité (2010), je me propose de cerner le cheminement entre violence et civilité. Il s’inscrit dans une ontologie[3] matérielle, social-historique et politique relationnelle (non d’essence) n’éludant pas le conflit vital quand celui-ci atteint des seuils, des limites. La question est celle, formulée par Étienne Balibar à Bertrand Ogilvie (2012) : comment penser aux extrêmes[4] ? Sans pouvoir « s’en sortir » de la violence[5], existe-t-il une possibilité d’investigation philosophique ne cédant ni à la métaphysique, ni à l’idéalisme, ni à la théologie, pour se représenter, penser la violence extrême, lui opposer, non une non-violence ou une contre-violence, mais comme il s’en explique dans son livre, une anti-violence et assurer de fragiles possibilités de la politique et de la philosophie ? L’enjeu est un pari tragique. C’est le pari irréductible de l’altérité contre celui de la tentation de l’absolu, abîme où l’extrême violence nous attire. Changement de lieu, de paradigme : on passe alors de la métaphysique déterministe du limité/illimité à une philosophie, une politique du possible/impossible à la portée d’humains connaissant leur part d’inhumain dans la part incertaine de l’action. Comme on va le voir, quand le rapport de violence glisse à l’extrême violence, il ne peut s’appuyer que sur le passage par l’autre (y compris de l’altérité en soi).

Prenons d’emblée en compte l’avertissement de P. Macherey (2010) dans sa présentation de Violence et civilité : l’association de deux notions nous invite à les confronter. Le terme et, c’est-à-dire leur rapport (de nouage et de disruption ; question et réponse-solution[6]) est important. Macherey pose deux questions : « Qu’est-ce qui conduit à considérer que la violence est la question politique par excellence ? En quoi, la question de la politique étant ainsi posée, la civilité constitue-t-elle pour celle-ci une réponse acceptable ? ». Pour ma part, je postule que la première question n’est pas (plus ?) une question politique pour Balibar, mais un problème philosophico-politique. Précisons d’emblée qu’il ne se propose pas de résoudre la question épineuse de la classification des violences, essentielle pour le droit pénal et de la guerre. Son propos, son but sont d’un autre ordre. Après une longue démarche toujours en cours, il cerne une aporie qui prend une place centrale dans sa philosophie politique (Caloz-Tschopp, 2015a). Il devient dès lors évident que pour lui « la politique définit son domaine, ses modalités d’intervention à partir de la confrontation qu’elle entretient avec la violence » (Macherey 2010). Pour Balibar, tout se joue autour d’une reformulation « post-hégélienne[7] » et « post-marxiste » du problème de la convertibilité de la violence extrême en civilité en ne se contentant pas de la non-violence, sans recours à la contre-violence incontrôlable. Balibar explore les limites, les apories de la convertibilité, en écartant les réponses théologiques classiques[8] (mal) et aussi celle de Kant (mal radical), métaphysiques (dialectique fini-infini). Le défi est de penser le rapport entre violence ultra-objective (capitalisme actuel) et ultra-subjective (la subjectivation inscrite dans les catégories identitaires et guerrières ami-ennemi de Carl Schmitt). En quoi consiste alors son pari tragique de la civilité qui évoque par ailleurs un écrivain spécialiste de la question des rapports entre peuples et diasporas (Marientras 2000) ?

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