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Les possibilités d’inventer la politique malgré la « violence extrême » (Étienne Balibar)

par Pinar Selek  Du même auteur

Les intellectuels et la violence

Pour les que les intellectuels aient prise sur la violence et sur les violences, il faut peut-être qu’ils cessent de l’observer, et pour cela qu’ils découvrent qu’ils sont toujours impliqués dans son économie – non seulement de manière générique (par exemple au sens d’une violence propre du logos : raison, discours), mais sous des formes spécifiques. Il leur faut découvrir qu’ils exercent des formes spécifiques de violence, sur eux-mêmes et sur d’autres.
Étienne Balibar, « La violence des intellectuels », Ligne n° 25, Violence et Politique, 1995, 9.

Réfléchir avec Étienne Balibar et Hannah Arendt sur la violence extrême nous permet de poser une des questions essentielles du monde d’aujourd’hui : jusqu’où la violence extrême peut-elle limiter la possibilité de la politique ? Étienne Balibar affirme que la violence constitue la question essentielle de la politique et avance le concept de civilité. Selon lui, ce concept ne renvoie pas à la non-violence mais à l’anti-violence (Balibar, 2010, 17). Il distingue trois types d’usages politiques de la violence : la « contre-violence », la « non-violence » et l’« anti-violence ». La première s’appuie sur une logique révolutionnaire qui s’inscrit dans l’horizon général d’une problématique de la souveraineté et dans l’héritage de la Révolution française ou des autres pratiques révolutionnaires. La dialectique hégélienne qui sera source d’influence de ces pratiques restitue un rôle déterminant au devenir dans la transformation politique et à la violence qui fait avancer l’histoire dont elle constitue le moteur. Marx et Engels se réapproprieront ensuite cette thèse à laquelle ils donnent un contenu matérialiste. Les thèses matérialistes historiques de Lénine suivies par celles de Mao, puis d’autres, légitiment davantage l’utilisation de la violence, par l’inévitabilité des conditions historiques. Selon cette logique matérialiste historique, la violence et la contre-violence constituent des conditions structurelles et permanentes de l’existence même de la politique. Dans les pratiques des mouvements contestataires qui s’appuient sur cette conception de la politique, la violence, même retournée contre elle-même, nourrit la violence.

La « non-violence », quant à elle, s’inscrit dans une tradition philosophique et politique, qui recouvre à la fois la description d’un État de droit et des formes variées de contestation de l’ordre social. Constatant que la violence appelle une contre-violence souvent plus intense et plus confuse et refusant de s’y soumettre, Gandhi s’est mis en quête d’une réponse à cette question de philosophie politique : comment contraindre l’autorité politique à reconnaître les besoins légitimes d’un groupe social opprimé ? La théorie politique qui consiste à opposer une fin de non-recevoir sans appel à la violence devient, avec Gandhi, une politique réelle, sur le terrain réel de l’histoire, une action réussie. Balibar, tout en prenant au sérieux la tentative de Gandhi, parle des limites de la solution de la non-violence. Il souligne que la non-violence a réussi à chasser les Anglais des Indes mais n’a pas pu mettre fin aux autres rapports de domination. Le nouveau régime, dans la continuité de celui auquel il s’est substitué, a vérifié encore une fois qu’il est impossible d’en finir avec la violence. Avec l’aspiration d’échapper à une résistance réactionnaire, donc à l’antithèse traditionnelle entre la non-violence et la contre-violence, Balibar propose une politique positive de la création, autour du concept de l’« anti-violence » comme seule capable de traiter et de civiliser les formes de l’extrême violence. Sans réduire ce concept à l’idée de conversion de la violence en droit, en institution ou en sociabilité, il développe la notion de « civilité », qui se différencie de celle de citoyenneté en ce qu’elle en excède le cadre institutionnel et juridique.

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