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Par-delà l’antagonisme et l’accord. Essai de théorie de la violence extrême

par Nicos Sigalas  Du même auteur

Notre expérience de la politique bute constamment sur la violence, qui constitue, selon deux conceptions qui s’opposent tout en s’enchevêtrant, aussi bien la limite de la politique que son centre occulté (voire occulte). Mais l’expérience, on le sait bien depuis Hume, n’est pas indépendante des catégories dont on dispose pour la saisir. Plus encore : nous savons également aujourd’hui que ces catégories ont une dimension performative, qu’elles participent de l’action - qui ne manque pas cependant, en retour, de les tenir en échec. D’où un mélange réaliste du penser et de l’agir - mélange de plus en plus embrouillé, qui décourage l’action politique. Autant donc notre expérience de la politique se fait-elle de plus en plus chaotique, autant devient-il nécessaire, et même urgent de revisiter les catégories dont nous disposons pour comprendre la violence.

Nous revisitons ici - au risque de les schématiser à l’extrême - trois discours philosophiques modernes qui tiennent un rôle prépondérant aussi bien dans notre conception de la politique que dans notre action politique : la philosophie politique, l’économie politique et la philosophie de l’histoire. Ils constituent en même temps trois modes différents de formulation du problème de la violence.

Ces discours, nous essayons de les mettre en rapport avec deux traditions (ou directions) opposées, que nous supposons être à l’origine de la pensée politique moderne. Nous les appelons tradition de l’anti-domination et tradition de la légitimité. Celles-ci transgressent les frontières entre les trois discours philosophiques susmentionnés. Leur antinomie radicale (qui se refuse catégoriquement à toute dialectisation) nous conduit à reconsidérer la généalogie du rapport de la violence et de la politique et à ébaucher un système, ou plus précisément une « topique » (dans le sens de Freud et d’Althusser), susceptible de rendre compte des modalités de ce rapport[1]. Enfin (mais ce fut en vérité notre point de départ), dans la même topique nous situons les deux formes de violence distinguées par Étienne Balibar dans son livre Violence et civilité : la violence ultra-subjective et la violence ultra-objective[2].

I – Philosophie politique : la projection de la violence en dehors du sujet

Supposons que la philosophie politique moderne soit synonyme d’un effort pour tenir la violence, et plus précisément la guerre, à l’écart de la société[3]. Cette hypothèse a pour corollaire le fait que parler de la violence sera toujours parler de la politique en négatif : de mauvaise politique, ou des fêlures du politique par lesquelles la guerre est susceptible de pénétrer dans la société. Parler de la violence elle-même, indépendamment de la politique, n’a en effet qu’un sens très limité dans nos sociétés profondément marquées par la philosophie politique et par ses différentes définitions de la nature humaine. Ce serait peut-être l’une des raisons de l’irreprésentabilité de l’extrême violence, de cette violence qui a raison de la raison : notre expérience du politique - et, partant, de l’humanité - ne peut la cerner, même en négatif.

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