Parole

Philosophie et politique : la Turquie, l’Europe en devenir

par Étienne Balibar  Du même auteur

      Ahmet Insel  Du même auteur

      Marie-Claire Caloz-Tschopp  Du même auteur

      Ilaria Possenti  Du même auteur

Marie-Claire Caloz-Tschopp : Étienne Balibar, vous avez une formation académique classique en philosophie. Très jeune, votre travail a connu un immense écho avec Lire le capital, vous avez milité dans le mouvement communiste, vous avez critiqué le provincialisme franco-français en voyageant beaucoup dans le reste du monde, vous travaillez avec les mouvements sociaux. Vous continuez un travail théorique remarquable. Comment envisagez-vous votre travail intellectuel aujourd’hui ? Qu’est-ce qui vous motive, qui vous fait tenir, continuer ?

Étienne Balibar : Comment répondre à une telle question ? J’essaie de ne pas savoir ce qui me motive, je suis attiré par des objets de recherche, des situations d’interventions, qui ne sont pas toujours choisies. Pour des raisons peut-être en partie biographiques. Je n’insiste pas sur les aspects strictement personnels, je préfère parler en terme de génération.

Ni uniques, ni exceptionnels, mes choix sont inscrits dans une époque. Les gens de ma génération se sont trouvés projetés dans la philosophie, la politique, l’engagement politique, l’intérêt pour la politique plus que le sentiment pour la politique ; c’est la tragédie des temps modernes. Tout cela, pour un jeune intellectuel, un jeune étudiant de philosophie qui entrait à la Sorbonne en 1960, un an après la révolution cubaine, deux ans après la fin de la guerre d’Algérie, etc. avait une valeur exemplaire.

Les trajectoires de vie des gens de ma génération ont été très diverses. La politique a tout dévoré chez certains ; ce qui a conduit à des engagements, avec des catastrophes où je range aussi bien les suicides, les reniements, les retournements, qui sont des formes d’autodestruction. Il y a des gens pour qui la philosophie au sens large, l’écriture, le savoir, étaient vraiment une passion. La politique a été une distraction, une sorte d’obligation morale, un devoir, à des exceptions près, car c’est une époque où l’ascenseur social n’était pas encore bloqué en France, en tout cas dans le système d’éducation républicaine. Nous étions tous des bourgeois et des petits bourgeois. Beaucoup venaient de familles d’intellectuels-enseignants, ce qui était mon cas. Donc, pour un certain nombre d’entre nous, la politique, l’anticolonialisme, la mise en place du régime de la Cinquième République, posaient un problème civique, pour lequel la réponse n’allait pas de soi.

Pendant un certain temps, cette situation a pu constituer un objet particulier, un champ d’investissement des énergies, des obligations morales. Mais après cela, souvent, d’ailleurs, enrichis par cette expérience (comme d’autres générations), les gens sont revenus à un travail de savant, d’universitaire. Ils ont surtout travaillé sur des questions historiques et spéculatives. D’autres, dont je fais partie, avec des modèles sous les yeux, n’ont pas été en état de choisir. En ce qui me concerne l’influence d’Althusser dont j’ai été élève a été décisive.

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