Traverses

Promenade du soir

par Nazim Hikmet  Du même auteur

Tu es sorti de prison[1] Et tout de suite tu as rendu ta femme enceinte ; Tu la prends par le bras Et le soir tu te promènes dans le quartier. Le ventre de la dame atteint presque son nez, Avec grâce elle porte son fardeau sacré. Tu es fier et orgueilleux Il fait frais Une fraîcheur Pareille à celle des bébés lorsqu’ils ont les mains glacées Tu as envie de les serrer Dans tes mains, pour les réchauffer. devant la porte du boucher Rôdent tous les chats du quartier Et la femme frisée du deuxième étage Étalant ses mamelles Au bord de la fenêtre Contemple la soirée. Le ciel est tout pourpre, à peine éclairé Et l’on voit au milieu l’étoile du berger Étincelante comme un verre d’eau ; L’été de la Saint-Martin cette année a duré longtemps. Si les mûriers jaunissent Les figuiers sont encore verdoyants. Le typographe Rafik[2] Avec la fille aînée du laitier Yorgi[3] Se balade au crépuscule, leurs doigts sont entrelacés Les lampes de l’épicier Karabet sont allumées, Le citoyen arménien n’a jamais pardonné Que l’on ait égorgé son père sur la montagne kurde Mais il t’aime, Parce que toi non plus tu n’as pas pardonné À ceux qui ont marqué de cette tache noire le front du peuple turc. Les tuberculeux du quartier Ceux qui sont rivés à leur lit Regardent derrière les vitres. Le fils chômeur de la laveuse Hurie[4] La tristesse sur les épaules va au café. La radio de Rhami Bey répand les dernières nouvelles : Un pays lointain, dans l’Asie lointaine Les Face-jaune-comme-la-lune Luttent contre un dragon blanc[5]. On a envoyé les tiens là-bas Quatre mille cinq cents exemplaires de Memet Pour assassiner leurs frères. Ton visage rougit de honte et de colère. Comme si l’on avait bousculé ta femme par derrière Qu’on l’avait fait tomber à terre Et qu’elle avait perdu son enfant. Ou bien comme si tu étais encore en prison Et qu’alors, par des gendarmes paysans L’on faisait matraquer les paysans captifs. Tout à coup la nuit est tombée La promenade du soir est terminée, une jeep de la police au coin de votre rue a tourné, Ta femme a chuchoté : - Est-ce pour nous ?

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