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Quand la violence domine tout mais ne tranche rien. Réflexions sur la violence, la cruauté et la Cité

par Hamit Bozarslan  Du même auteur

Après de forts espoirs que suscitèrent les contestations révolutionnaires de 2011, le monde arabe et plus généralement le « Grand Moyen-Orient » font face à un phénomène massif de violence : alors que le coup d’État du général Abdelfattah al-Sissi a réintroduit la cruauté au cœur de la cité en Égypte, la Libye, et dans sa continuité la région du Sahel, le Sinaï, le Yémen, la Syrie et l’Irak (et dans une moindre mesure le Liban), et enfin l’Afghanistan et le Pakistan risquent un effondrement politique et social partiel, voire total. La désintégration des États s’accompagne de celle des sociétés qui se trouvent fragmentées en micro-segments et livrées aux micro-puissances armées. Le bilan est en effet lourd aussi bien en vies humaines qu’en termes d’atomisation militarisée de l’espace. Les conflits de 2011-2014 ont déjà anéanti des dizaines de villes, fait des centaines de milliers de victimes ainsi que de millions de réfugiés et de déplacés dits internes. Rien n’indique qu’on sera encore en mesure de parler d’une « société syrienne » ou d’une « société libyenne » au tournant des années 2020. Quant à l’ampleur de l’émiettement armé, on rappellera simplement que quelque 1200 milices sont actives en Syrie, et près de 300 en Libye, sans même compter les autres zones de conflits.

Sauf en Tunisie la raison contestataire, ce printemps désormais lointain de 2011, qui était marquée par la quête de la dignité, de la liberté et de l’égalité a laissé place à une tout autre raison, qui défie notre intellect et interroge la pertinence même de nos outils conceptuels et nos catégories analytiques. À titre d’exemple, dans de nombreux pays de la région on assiste au « dépérissement » du temps entendu comme « unificateur » et régulateur autant de rapports de pouvoir que des transactions de tous les jours[1]. Le temps a toujours constitué le principal « capital » aussi bien des États que des acteurs contestataires :les pouvoirs ne peuvent en effet s’ancrer dans la durée qu’à condition d’être des horlogers d’un temps qu’ils régulent et convertissent en rapports de domination, instruments de légitimation, ou outils d’intervention dans l’espace. Comme le suggère l’historien Bernard Lepetit, l’« espace » n’est, en dernière instance, que la forme « solidifiée » du temps[2]. À l’inverse, comme Ibn Khaldûn le saisissait déjà au XIVe siècle, toute contestation vise à bousculer, puis pulvériser le temps du pouvoir existant pour transformer son propre temps en outil de conquête de l’espace[3]. Mais que fait-on lorsqu’un pouvoir n’assure sa durabilité qu’en détruisant le temps et l’espace collectifs, comme c’est le cas en Syrie ? Comment analyse-t-on des situations où l’État se transforme en une sorte de milice, coexistant, dans ce pays, mais aussi en Irak, au Yémen ou encore en Libye, avec d’autres milices, qui s’avèrent tout aussi destructrices du temps et de l’espace ?

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