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Une réponse féministe à Violence et Civilité d’Étienne Balibar

par Zeynep Direk  Du même auteur

Introduction

Dans cet article, je me propose de montrer la réponse féministe à la violence (qui peut aller jusqu’à la violence extrême pour Balibar) et sa création de la civilité ou de l’anti-violence. Mon but n’est pas seulement d’exposer les concepts fondamentaux au cœur du livre de Balibar Violence et civilité (2010[1]). Je me propose surtout d’évaluer la réflexion sur la violence de Balibar dans le contexte de la violence domestique et de la violence extrême dans ce que j’appelle la « violence d’homme » articulée à la violence structurelle de genre qui traverse l’ensemble des rapports sociaux dans le capitalisme néolibéral contemporain. L’enjeu est de montrer les nœuds des conflits mêlant l’ultra-subjectif et l’ultra-objectif en Turquie et comment les luttes féministes transforment les victimes en actrices de l’anti-violence de la civilité.

Violence extrême et anti-violence

La philosophie d’Étienne Balibar s’origine dans un structuralisme althusserien, mais au cours du temps ce dernier a développé une réflexion critique sur les principes et les limites du structuralisme et du marxisme inscrits dans une pensée radicale de la politique. Balibar a commencé sa critique du marxisme dès 1985 avec Spinoza et la Politique et a continué en 1988 dans Race, Nation et Classe et dans d’autres ouvrages pour culminer dans son livre Violence et civilité, ouvrage où il réfléchit sur la violence dans un monde qui se mondialise. Aujourd’hui on entend souvent une critique sur Balibar disant qu’il s’est éloigné de la philosophie marxiste pour se rapprocher des thèmes de la pensée libérale tels que les droits de l’homme, la nouvelle théorie de citoyenneté etc. Cette critique refuse de voir que le défi de Balibar à propos de la pensée marxiste consiste aussi en une mise en question d’une critique marxiste au sens large qui a abandonné les droits de l’homme au libéralisme. Dans la nouvelle pensée de la politique d’Étienne Balibar, il s’agit à la fois de refonder la politique dans son rapport à la violence et de donner sens à « la révolution » dans un contexte où les mouvements sociaux prennent de plus en plus d’importance. Selon Arendt la cité grecque en tant que domaine du discours et de l’action exclut la violence « naturelle », ce qui est discutable. D’autre part, dans son Essai sur la révolution (1963), elle montre comment révolution et violence sont devenues un fait incontournable au XXe siècle. Balibar déconstruit l’opposition arendtienne de la politique et de la violence dans la cité grecque et travaille sur le constat d’Arendt quand elle réfléchit à la révolution, puis présente sa propre démarche qui s’appuie sur d’autres références et aboutit à l’anti-violence.

Certes il y a de l’agon dans le domaine de l’action politique puisqu’on se trouve dans un conflit des opinions, de l’argumentation, donc dans la violence du langage. Balibar reprend l’idée que la politique ne peut se passer d’une certaine violence. Pas seulement parce que la politique ne se fait pas sans l’agon, mais parce que les institutions sont fondées par la violence. Il peut y avoir des institutions qui donnent la possibilité de faire de la politique et des institutions qui nous en dépouillent. Balibar nous dit que l’on peut résister à l’annihilation de cette possibilité par des stratégies d’anti-violence. Dans sa terminologie, les stratégies d’anti-violence sont des stratégies de civilité[2].

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