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Une violence sans revers, sur une bande de Moebius

par Melih Basaran  Du même auteur

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On connait les mots de G. Bataille sous le titre de J. Derrida : « un hégélianisme sans réserve[1] ». Hégélianisme est avant tout le nom d’une philosophie dans laquelle la « négativité » est amplement prise au sérieux, c’est-à-dire, prise dans le cadre du processus dialectique. Le mot de Bataille « sans réserve » portait donc avant tout sur cette négativité, comme si Bataille lui-même prenait la « négativité » encore plus au sérieux que Hegel. Le « sans réserve » de la négativité préservait la négativité de toute médiation, de tout essai de totalisation. Comme si la négativité n’était la négativité, pour ainsi dire, qu’en objectant à la totalité, et non pas seulement à son revers (la positivité relative). Donc Bataille en allant plus loin que Hegel annulait en quelque sorte le processus dialectique dans lequel la négativité est au travail (donc en pleine positivité), en pressentant une autre négativité, plus profonde que la négativité dialectique qui est toujours de l’ordre de la représentation. Il aura donc pressenti une autre négativité, im-présentable, qui fuit la représentation à laquelle pourtant elle donne lieu. La négativité qui fait commencer et perdurer la dialectique se trouvant imprésentable donne en quelque sorte lieu à une négativité elle-même non dialectisable. Ce qui est responsable de la dialectique, du mouvement, du progrès, est en soi complètement irresponsable, innocent, immuable, introuvable, sans lieu, voire aveugle, au-delà du visible et de l’invisible, du dicible et de l’énonçable, l’ineffable même, l’immontrable, auquel on ne peut que « faire signe » (indication) dans ce qui n’est pas signe, qui n’est pas de l’ordre de la « signification », de l’histoire, ou d’une politique cohérente ou compréhensible.

On l’aura compris, je parle, ou plutôt, je fais signe, sous le titre d’immontrable, de non-phénoménal, « sans revers », ni phénoménal ni peut-être nouménal, au concept ou plutôt au mot de « polemos » (qu’il faut peut-être écrire comme un nom propre, en majuscule) ontologique, héraclitéen, ou au Streit heideggerien. Comment y penser ? Et comment le penser soi-même ? Comment penser ce qui rend possible le mouvement, le progrès, l’expérience phénoménale si cela n’est plus - non plus - nouménal (c’est-à-dire inappropriable par l’esprit) ?

Pour en rester dans la représentation rationnelle (dans l’idéal de la représentation), un peu à la manière de Kant (prenons cela comme un exercice d’école) : Un « Je pense » « accompagne toutes mes représentations », sans se confondre avec elles, tout ce que je me représente, tout ce dont j’ai l’expérience (et même l’histoire, la politique), et je juge, autant que je peux le faire, la « totalité historique » sans pourtant pouvoir en sortir, la transcender, mais toujours avec un après coup infime ou indéfini, sinon avec un certain recours à l’idée de Bien ou à la téléologie. C’est parce que je ne suis ni la totalité, ni l’infini, mais dans l’histoire, dans la négativité en cours, ce qui est dû à un certain « mal radical » (dont parle Kant) qu’un tel recours a lieu. Un mal radical et son « revers », l’Idée de bien, si je puis dire, les deux consolidés (ou convertis) sur la même bande de Moebius, « accompagnent toutes mes représentations », et me disent aussitôt catégoriquement « tu as mal agis » (conscience immédiate de la loi morale chez un être rationnel, mais fini). Énoncée sur un mode passé et fini, l’immédiateté ou la synchronie s’avère être un retard : « je me suis mal accompagné ».

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