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Violence sociale et crise du sujet : flexibilité, précarité politique

par Ilaria Possenti  Du même auteur

Alors il demande : – Pourquoi la construction de Tecla dure-t-elle si longtemps ? Et les habitants, sans arrêter de hisser des seaux, de jouer des fils à plomb, de promener vers le haut et le bas de longs pinceaux, répondent : – Pour que ne commence pas la destruction.
Italo Calvino, Le città invisibili[1]

Violence « extrême », de-subjectivisation et attaque contre la politique

Dans Violence et civilité Balibar soutient que dans le monde d’aujourd’hui, dans ce monde de globalisation néolibérale, on voit se multiplier les formes de violence « extrême » ou « excessive », c’est-à-dire des formes qui vont bien au-delà de la simple volonté d’aboutir à un résultat dans un conflit politique.

Les formes traditionnelles de violence sont instaurées par qui détient le pouvoir, ou par qui veut exercer un contre-pouvoir, dans un conflit politique où entrent en jeu des intérêts déterminés, des besoins particuliers ou des exigences bien précises : le but étant celui d’obtenir certains résultats lors d’un conflit de type ordinaire ou dans des cas limites, comme dans le cadre d’un « état d’exception ».

À la différence de ces dernières, les formes de violence extrême n’ont pas d’objectifs précis : l’acharnement « gratuit » contre un ennemi devenu inoffensif et sans défense, comme l’exploitation d’un travailleur au point de le rendre improductif, n’obtiennent aucun résultat spécifique. D’ailleurs, pourrions-nous ajouter que l’utilisation systématique de la violence extrême met en évidence son caractère profondément antipolitique : son effet le plus caractéristique est bien celui d’anéantir les êtres humains et leur capacité d’agir[2]. La violence extrême, pour le dire en d’autres termes, nous empêche de devenir des sujets politiques. Et c’est pour cette raison que Balibar a beaucoup travaillé sur une nouvelle anthropologie philosophique du sujet, qu’il entend comme sujet politique au sens de « citoyen sujet[3] ».

Le seuil qui sépare la violence ordinaire de la violence extrême concerne - je cite Balibar - « l’anéantissement des possibilités de résistance à l’excès de pouvoir ou à la violence elle-même ». La violence extrême frappe notre capacité d’agir, une capacité qui fait de nous des sujets pleinement humains. Pour les victimes de la violence extrême - je le cite à nouveau - « il n’existe pratiquement aucune possibilité [...] de se penser et de se représenter en personne comme sujets politiques, capables d’émanciper l’humanité en s’émancipant eux-mêmes[4] ». Il ne s’agit pas seulement de millions d’hommes et de femmes qui, dans le monde actuel, continuent à perdre des droits fondamentaux ou ne cessent de subir de graves injustices ; au-delà et au-dessus de tout cela, il s’agit de millions de femmes et d’hommes qui ne peuvent même pas concevoir la possibilité d’agir politiquement. La crise de la politique relève de formes sociales qui permettent à la violence extrême et à ses puissants effets de désubjectivisation de s’installer.

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