Traverses

Conclusions – Le conflit infini

par Luca Paltrinieri  Du même auteur

Existe-t-il quelque chose comme une philosophie « italienne » au XXe siècle, au-delà de l’appartenance nationale de ceux qui y contribuent ? La question ne cesse de faire débat, et l’Italian Theory est devenue rapidement un grand sujet au centre des colloques, journées d’études, livres et articles[1]. L’intérêt pour la question vient indubitablement du rayonnement international de quelques philosophes d’origine italienne, parmi lesquels on citera Umberto Eco, Norberto Bobbio, Giorgio Agamben, Silvia Federici, Antonio Negri, Luisa Muraro, Roberto Esposito, Rosi Braidotti, Gianni Vattimo, Maurizio Ferraris, entre autres. Même une liste aussi restreinte montre que la pensée italienne, si elle existe, n’est ni une ni localisée sur le sol national italien, mais se produit partout dans le monde, dans les universités américaines ou européennes et même, dans certains cas, en dehors de l’académie. Son caractère principal pourrait précisément être son passage par l’extérieur et la contamination par d’autres philosophies dans un contexte de mondialisation des sciences humaines universitaires[2], la sortie de soi-même pour épouser une forme d’itinérance ou de déterritorialisation, qui sont des « ouvertures sur le monde[3] », ou encore l’exode et l’immigration à la fois comme expériences et sujets d’enquête[4].

L’un des mérites du dossier composé par Paolo Quintili est de montrer comment cette déterritorialisation est aussi une décentration, qui implique, à l’intérieur même du contexte géographique italien, une multiplication des centres de production de la philosophie (Rome, Milan, Turin, Naples, Florence-Pise, Lecce-Bari, Calabre-Sicile, auxquels on pourrait ajouter Gênes, Bologne et Trieste), qui la distingue non seulement du centralisme parisien français, mais aussi du plus grand nombre de pays européens. Cette caractéristique de la pensée italienne avait été déjà soulignée par Antonio Negri dans un essai qui se situe au début de la réflexion sur la « différence italienne » : la différence en tant que résistance, qui, selon lui, marque la pensée italienne depuis Gramsci jusqu’au féminisme, en passant par l’opéraïsme, est produite par l’absence d’un centre[5]. On pourrait ajouter que cette absence d’une capitale ou d’une école dominante est aussi le produit d’une philosophie se construisant dans une terre qui ne coïncide pas avec la nation, et comme une tentative de construire la nation elle-même[6].

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