Traverses

Considérations sur le matérialisme

par Sebastiano Timpanaro  Du même auteur

      Paolo Quintili  Du même auteur

One, 2009, temple sobre tela, 200 x 230 cm.

Traduit de l’italien par Paolo Quintili
1. Que devons-nous entendre par matérialisme ? Comment le matérialisme peut-il échapper à l’accusation d’être, lui aussi, une métaphysique et l’une des plus naïves ?

Par matérialisme d’abord nous entendons la reconnaissance de la priorité de la nature sur l’« esprit », ou, si l’on veut, la priorité du niveau physique sur le biologique et du biologique sur l’économico-social et culturel : soit dans le sens de la priorité chronologique, le temps qui est passé avant que la vie n’apparaisse sur terre, de l’origine de la vie à l’origine de l’homme, soit dans le sens du conditionnement que la nature exerce encore et toujours sur l’homme et qu’elle continuera à exercer, au moins dans un avenir prévisible.

Sur le terrain cognitif, donc, le matérialiste soutient qu’on ne peut pas réduire l’expérience ni à une production de la réalité de la part du sujet, de quelque façon que l’on veuille concevoir une telle production, ni à une implication réciproque du sujet et de l’objet. On ne peut pas, en d’autres termes, nier ou éluder l’élément de passivité qu’il y a dans l’expérience : la situation extérieure que nous ne posons pas, mais qui s’impose à nous ; et on ne peut non plus, d’aucune manière, réabsorber cette donnée extérieure en en faisant un pur moment négatif de l’activité du sujet, ni en faisant du sujet et de l’objet des purs moments – que l’on peut distinguer seulement par abstraction – de l’unique réalité « effectuelle », qui serait justement l’expérience.

Cette mise en valeur de l’élément passif de l’expérience ne prétend certainement pas être une théorie de la connaissance (qui, du reste, ne peut être construite que par une voie expérimentale, dans le cadre de la physiologie du cerveau et des organes des sens, et non pas par une voie purement conceptuelle ou philosophique) ; mais elle est la condition préliminaire de toute théorie de la connaissance qui ne se contente pas de solutions verbalistes et illusoires. Cela implique une position polémique à l’égard d’une grande partie de la philosophie moderne, qui s’est déchaînée et épuisée dans la construction de « pièges gnoséologiques » pour capturer et apprivoiser la donnée extérieure, pour en faire quelque chose qui existe seulement dans l’activité du sujet. Il faut se rendre compte que la gnoséologie a eu un énorme développement (et tellement sophistiqué), dans la pensée moderne, qu’elle n’a pas seulement répondu à l’exigence de comprendre comment se produit la connaissance, mais elle a été chargée du devoir de fonder la liberté absolue de l’homme, en éliminant tout ce qui semble être restrictif à la conscience commune d’une telle liberté. Que cette tâche ait été acquittée dans le sens d’un idéalisme romantique du moi absolu, ou dans le sens d’un empirisme critique, que le rapport sujet-objet ait été conçu comme un rapport de création, ou de scission d’une unité originaire, ou d’une action réciproque ou de « transaction » (Dewey), ou de je ne sais pas quoi, cela implique, certainement, toute une série de différences importantes de formation culturelle et de milieu social, et rend raison des polémiques âpres qu’il y a eues (et qu’il y a encore) entre les partisans de ces différents idéalismes. Cependant, ces différences ne changent en rien leur caractère commun illusionniste. Il faut ajouter aussi que la polémique qui a été menée par des pragmatistes et actualistes de gauche contre le gnoséologisme (il suffit de penser à Guido Calogero[1]), répond plutôt, en forme exacerbée, à ce but même de « destruction de la réalité extérieure » et de fondation de la liberté humaine, pour lequel le gnoséologisme avait été engendré : c’est une polémique, donc, qui, de notre point de vue, se situe à l’intérieur de ce courant général que nous considérons comme quelque chose qu’il faut repousser.

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