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Histoire naturelle. Le débat entre Chomsky et Foucault sur la « nature humaine »

par Paolo Virno  Du même auteur

      Paolo Quintili  Du même auteur

© Giulia Delprato

1 – Les vertus de l’oxymoron

Traduit de l’italien par Paolo Quintili
L’idée d’histoire naturelle peut devenir, peut-être, la pierre angulaire d’un matérialisme qui ne soit ni claudicant, ni dérisoire. Cela à condition, cependant, d’amender de tout halo métaphorique aussi bien le substantif que l’adjectif.

Par histoire, il faut entendre la contingence des systèmes sociaux et la vicissitude des modes de production, et non pas l’érosion des continents ou l’évolution des espèces. Ce qui est en question ici n’est pas la simple irréversibilité temporelle, sceau commun des processus entropiques de dissipation de l’énergie et des émeutes prolétariennes modernes, mais plutôt tout ce qui distingue ces émeutes de ces processus. L’historien naturaliste ne se laisse pas charmer par le démon de l’analogie. Il circonscrit avec avarice et il discrimine avec attention. Il ne prend soin que des événements pour le déchiffrement desquels il faut mettre en cause le langage verbal, le travail, la pratique politique. L’histoire dont s’occupe l’« histoire naturelle » est limitée, donc, aux formes de vie typiquement humaines ; elle n’a pas d’autre trame que les coutumes éthiques, les technologies, les luttes de classe, l’entrelacement mobile de souvenirs et d’expectatives. Si les mailles de l’idée d’historicité s’élargissaient jusqu’à y comprendre la myriade d’événements uniques, irrépétables, non nécessaires ou même aléatoires, qui peuplent la géologie et la biologie, on n’obtiendrait pas une vision panoramique trop différente de celle qui relève du Jour du Jugement dernier : tous les phénomènes seraient unifiés, en effet, par la qualité seule de la caducité. Cette dernière est la monnaie qui permet de comparer les choses les plus dissemblables, pour les échanger ensuite les unes avec les autres. La nature, passagère et périssable parce que transpercée par la flèche du temps, prend les aspects d’un drame historique ; de leur côté, les faits historiques désormais archivés assument la rigidité d’objets naturels. Walter Benjamin a été celui qui a su montrer comment la double caducité du milieu terrestre et des organismes sociaux a alimenté le répertoire immense des allégories baroques (Benjamin 1928, p. 174 sq.). Mais la première tâche de l’histoire naturelle consiste, précisément, dans la résistance à la séduction des tropes rhétoriques, en obtenant sans retard une littéralité sèche.

Par naturel il faut entendre la constitution physiologique et biologique de notre espèce, les dispositions innées qui la caractérisent sur le plan phylogénétique (en commençant, évidemment par la faculté de langage), enfin tout ce qui, ne dépendant ni peu ni prou des constellations culturelles variables, reste à peu près inaltéré au cours du temps. L’adjectif n’a donc rien à voir avec la notion douteuse de « seconde nature » par laquelle les sciences cognitives contemporaines s’efforcent de représenter, et parfois d’exorciser, la particularité des systèmes sociaux. Utilisée par Marx en passant, puis reprise par Lukacs dans sa Théorie du roman (1920, p. 97 sq.), cette notion eut à l’origine une fonction polémique, ou mieux sarcastique. En parlant de « seconde nature », on dénonçait le trafic d’influence du capitalisme, à savoir sa prétention à constituer une organisation sociale a-historique, indéfectiblement liée à des inclinations anthropologiques indéracinables, valide depuis toujours et pour toujours. La pensée critique a mis au pilori ce naturalisme de chef du personnel, en réfutant l’analogie entre les automatismes de la société bourgeoise et la loi de gravitation universelle. Que l’image de la « seconde nature » soit prise aujourd’hui pour bonne et tenue en grande estime, en dit long sur l’état où se trouve la pensée critique. Mais revenons à notre sujet. La nature dont l’« histoire naturelle » s’occupe est véritablement et seulement la première nature. Il ne s’agit pas de la forme de marchandise échangée pour une propriété chimique des objets, mais le noyau biologique, non modifiable, qui qualifie l’existence de l’animal humain dans les structures économico-sociales les plus différentes. Dans le cas de l’adjectif « naturel » également, il est nécessaire de se munir de protections adéquates, pour éviter les glissements métaphoriques.

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