Parole

L’esthétique italienne, du Novecento au XXIe siècle

par Mario Perniola  Du même auteur

      Paolo Quintili  Du même auteur

      Paolo Quintili  Du même auteur

© Giulia Delprato

Autoportrait

Propos recueillis et traduit de l’italien par Paolo Quintili
J’ai toujours éprouvé beaucoup de difficultés à écrire sur moi-même, et tout ce que j’ai pu accomplir en ce sens je l’ai fait en tentant de me conformer à la maxime de Baltasar Gracian : « Ne parler jamais de soi-même. Se louer, c’est vanité, se blâmer, c’est bassesse ».

Je ferai, donc, tous mes efforts pour adopter un ton le plus impersonnel possible, comme s’il s’agissait de parler d’un autre. Les personnes qui m’ont été les plus proches ont l’impression que deux visages se dégageraient de ma manière d’être comme de mes écrits : le premier, un « outsider » et l’autre, un « insider », plus intégré. Le premier appartiendrait à la révolution artistique et remonterait aux lectures d’adolescence, celles de Villon, Lautréamont et Rimbaud ; le second, à l’Université, qui a pu me procurer des ressources, les ressources pour vivre. Ces deux aspects seraient présents depuis le début et reflètent les figures de deux maîtres : Guy Debord et Luigi Pareyson. Il s’agit de deux personnages conceptuels aux antipodes l’un de l’autre. Le premier fut l’icône française la plus subversive du panorama culturel des dernières décennies du Novecento ; le second fut le philosophe le plus institué et le plus légitimé de la philosophie italienne des années soixante. Les deux furent des hommes de « grand style » et d’ambitions démesurées.

Debord, complètement étranger aux mondes académiques, à ceux de l’édition, du journalisme, de la politique et des médias, a nourri à l’égard de l’establishment culturel le plus profond dégoût et le plus radical mépris. En dépit de cela, quinze années après sa mort, Debord fut considéré comme l’héritier des plus grands classiques du XVIIe siècle : ses archives personnelles furent proclamées, par le Ministre de la culture de la République Française de l’époque, « trésor national » et conservées dans les fonds de la Bibliothèque nationale de France !

Pareyson se trouva, dans les vingt dernières années de sa vie, en divergence radicale par rapport à ses élèves les plus célèbres (Eco et Vattimo), auxquels il reprocha implicitement d’être de « belles âmes » préoccupées de vivre avec légèreté, désirant une existence facile, calme, dénuée d’inquiétude et de tourment. Ils seraient alors sous le signe d’un nihilisme entendu comme un athéisme confortable et consolatoire, privé de ses traits sulfureux et dépourvu de tout aspect d’opposition à la société. Le choix de Pareyson fut celui d’une philosophie de la liberté, rebelle à une quelconque contrainte extérieure. Sa phrase en ce sens est devenue célèbre : « Personne ne voudra nier sérieusement que le mal en toute liberté est préférable au bien imposé. »

On a pu dire que Debord et Pareyson m’ont enseigné le courage, la dignité et le sérieux relevant des pratiques culturelles, la nécessité de s’adresser toujours à un public mondial, ainsi que deux différentes techniques d’écritures (polémique, dans le cas de Debord, et scientifique, dans le cas de Pareyson), qui interrogent deux modalités, lesquelles sont restées pertinentes jusqu’à ce jour. Cependant, on a ajouté que je n’aurais en rien l’attitude ombrageuse et agressive de Debord ni l’allure austère et solennelle de Pareyson.

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