Traverses

La Phénoménologie et l’École de Milan

par Elio Franzini  Du même auteur

© Giulia Delprato

C’est Antonio Banfi, l’un des premiers penseurs italiens du XXe siècle sensible aux thèmes de la philosophie européenne contemporaine, qui fit connaître la phénoménologie en Italie. Né en 1886 à Vimercate, dans les environs de Milan, il fit ses études à l’Académie scientifico-littéraire de Milan, qui donnera naissance à l’Università degli Studi, fondée en 1924. Il croise le chemin de Pietro Martinetti et rencontre Georg Simmel en 1910, à Berlin, où travaillaient d’éminents penseurs. La connaissance de la phénoménologie husserlienne fut donc postérieure : on en retrouve une première trace dans une lettre de 1916, écrite à un ami depuis le front ; il rappelle que, avant d’être appelé sous les drapeaux, il avait commencé à étudier les Recherches logiques d’Husserl[1]. Il en poursuivra la lecture après la fin de la guerre, et fit la connaissance du philosophe allemand en 1923, à Chiavari en Ligurie, eut une correspondance assidue avec lui, puis avec sa veuve.

Cette relation introduisit progressivement Husserl en Italie : soulignons que ce n’est pas un philosophe « phénoménologue » qui le fit connaître ; Banfi était en effet trop pétri de Simmel, de philosophie néo-kantienne, et d’une passion contradictoire pour Hegel, pour être considéré comme un authentique « disciple ». D’autre part, Banfi réussit à mettre en relation Simmel et Husserl, même s’il le fit de manière non spécifique. Chez Simmel, il entrevoit en effet certaines affinités avec Husserl : une série de relations culturelles qui doivent être considérées dans leur idéalité objective en découvrant la structure par des analyses patientes et des références concrètes. C’est ce genre de « structure » qu’il perçoit dans la phénoménologie [avec une attitude phénoménologique qui influencera les développements successifs de la pensée de Banfi].

Nous retrouvons cette double tendance chez Banfi – l’hybride de la vie et la trace de la raison qui vit en elle – dans un ouvrage datant de 1922, La Philosophie et la vie spirituelle, où l’on reconnaît le caractère « problématisant » qu’il attribue à la pensée philosophique, qui ne peut plus se présenter comme la recherche d’un « monde suprasensible et métaphysique, harmonieux, cohérent et concret » mais apparaît au contraire, selon un paradigme néokantien évident, comme l’étude du rapport formel entre la pensée et la réalité, « comme l’a priori qui justifie l’adhésion du savoir aux choses », sans pouvoir cependant « s’élever devant notre esprit en une forme concrète, une réalité absolue et totalement indépendante[2] ».

Le programme de Banfi se rapproche donc progressivement du programme phénoménologique : la philosophie est l’explication de la raison, considérée cependant comme possibilité d’ouverture face à la variété de l’expérience, dans le seul but d’en intégrer rationnellement les horizons partiels dans l’infinité d’un processus qui est le devenir même de l’Histoire et de ses dialectiques dynamiques. Dynamiques présentes dans la « summa » de la pensée de Banfi, la Recherche de la réalité, publiée après sa mort en 1959 mais préparée par Banfi lui-même en 1956. Là aussi, Banfi souligne le caractère « génétique » de la raison, qui ne représente ni acte ni une faculté, mais le sens et la direction d’un processus de l’expérience humaine. Gabriele Scaramuzza (1939), un des exégètes les plus vigilants des versants esthétiques de l’École phénoménologique milanaise, souligne le « chemin idéal » de la raison banfienne : « sa formation prend son départ dans l’expérience avant d’évoluer vers les sphères autonomes de la théorie ; elle s’enracine dans le terreau des savoirs pragmatiques – comme réponse à des exigences qui leur sont immanentes – avant de s’accomplir pleinement sur le plan des sciences et de la philosophie[3] ».

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