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La philosophie du langage en Italie aujourd’hui

par Claudia Stancati  Du même auteur

© Giulia Delprato

Entre histoire et théorie

La réflexion sur le langage et les langues a, en Italie, une longue tradition qui se mêle à son histoire littéraire et politique. Il ne faut pas oublier que l’un des fils rouges de cette réflexion a toujours été la « questione della lingua » qui marque très profondément notre tradition de Dante à Pasolini[1]. Et c’est avec Vico et les philosophes italiens des Lumières que l’évolution de la faculté de langage et une typologie théorique de la structure des langues, ainsi qu’une perspective comparative de ces mêmes langues, prennent une place importante dans la pensée linguistique italienne. Toutefois, comme c’est le cas pour la linguistique qui démarra assez tard dans les universités italiennes, la philosophie du langage en tant que discipline institutionnalisée en Italie a une histoire assez récente. Elle débute à la Faculté des Lettres de Rome en 1956, lorsque l’enseignement de la « Philosophie du langage » est attribué à Antonino Pagliaro (1898-1973), iraniste, professeur depuis 1927 d’« Histoire des langues classiques » (discipline nommée ensuite « Glottologie »), qui enseigna jusqu’en 1961, date à laquelle il céda la place à son jeune élève Tullio De Mauro (1932). Après l’institution de cet enseignement à Rome, d’autres virent le jour dans les Universités de Padoue et de Milan.

Pendant la seconde moitié du XXe siècle, l’évolution de la philosophie du langage, ainsi que de la linguistique, coïncide en Italie avec la coupure par rapport à la pensée linguistique et à l’idéalisme philosophique de Benedetto Croce[2] et avec l’assimilation de la nouvelle tradition des grandes traductions des ouvrages majeurs de la linguistique théorique et générale (Saussure, Jakobson, Vygotskij, Benveniste, Hjelmslev, Chomsky, etc.), ainsi que des philosophes du langage tels que Frege et Wittgenstein.

À partir de son institutionnalisation, la philosophie du langage se développe en Italie en suivant surtout trois directions théoriques différentes. Un premier courant est très proche des études linguistiques au sens plus technique du mot, de la linguistique générale et des dimensions historiques et institutionnelles des langues ; un deuxième courant rattache plus généralement la philosophie du langage à la sémiotique ; le troisième courant est naturellement celui qui introduit dans notre pays les thèmes, la méthode et le style de la philosophie analytique[3]. À ces trois courants, il faut ajouter tous ces philosophes qui se sont occupés du langage en s’appuyant sur l’esthétique, la phénoménologie, la pensée française (celle de Ric’ur ou de Derrida surtout), la pensée allemande, celle de Heidegger, Habermas, Apel, et de l’herméneutique de Gadamer qui a obscurci la pensée du juriste italien Emilio Betti[4]. Moins nombreux sont les philosophes du langage qui se réclament de la tradition rhétorique et de la théorie de l’argumentation[5].

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