Horizons

Péninsule, archipel, déterritorialisation. Où va le philosopher italien ?

par Paolo Quintili  Du même auteur

© Giulia Delprato

La nature historique de la philosophie italienne a été, depuis longtemps, à la fois celle de la déterritorialisation (R. Esposito) et de l’universalisation. Le destin de la fragmentation communale à l’époque du Bas Moyen Âge et, après, le destin de la division puis ensuite de la soumission à des puissances étrangères, a fait de l’Italie, du point de vue philosophique aussi, un terrain d’expérimentation perpétuelle pour de nouvelles synthèses concernant le sens du monde. Un sens de la nature, avant tout, puis de l’histoire et de la politique, qui a mûri dans le contexte de la redécouverte des arts et des philosophies du monde gréco-romain, à l’âge de la Renaissance. Cet aspect déterritorialisé et cosmopolite de la philosophie italienne, centré sur le sens de la nature et de l’histoire, s’est conservé de façon assez originelle jusqu’à nos jours. Les axes principaux du philosopher à l’italienne sont, en effet, repérables dans les principaux centres géo-historiques autour desquels il s’est déterritorialisé, c’est-à-dire les différentes « capitales » de la pensée italienne. On peut en repérer six ou sept : Rome, Milan, Turin, Naples, Florence-Pise, Lecce-Bari, Calabre-Sicile.

Avec Rome, loin d’être la seule capitale de cette activité millénaire – comme c’est le cas pour la France et Paris -, le philosopher, en Italie, a connu une décentralisation accrue qui, d’une part, a favorisé la création d’écoles et de styles de réflexion autonomes et originaux (surtout au Sud, sur l’axe Naples-Lecce-Calabre-Sicile), d’autre part la déterritorialisation a produit aussi une tendance à la clôture et du coup une certaine provincialisation de la pensée (localismes). C’est une tendance à la clôture qui engendre un revers très fécond : la dissémination des penseurs italiens dans le monde entier. Il faudrait donc concevoir un huitième pôle, ou centre de diffusion du philosopher en Italie, hors des frontières nationales, notamment aux États Unis et en Europe (France, Allemagne, Angleterre).

Cette pluralité de voix du philosopher en Italie et hors d’Italie a permis de contourner, en quelque sorte, la contraposition bien connue aujourd’hui entre philosophes « analytiques » et « continentaux », l’univers italien étant beaucoup plus complexe et différemment découpé. On pourra repérer ici encore les trois grands axes de la réflexion italienne classique : les naturalismes (y compris les « analytiques » et les philosophes des sciences), les philosophies de l’histoire (y compris l’herméneutique et la déconstruction) et les philosophies de la politique, avec les déclinaisons de la biopolitique et annexes. L’univers conceptuel de ce philosopher se dessine ainsi sous les contours métaphoriques de son origine : une péninsule et un archipel, avec de nombreuses îles, sans cesse en évolution ou à la dérive.

Pluralité et dérive ont une valeur, un avantage essentiel. Comme l’affirme Roberto Esposito – voir dans ce numéro son article : « Vie biologique et vie politique » - : « D’où vient cet intérêt pour la philosophie italienne ? D’un côté, il vient de la crise des trois grands courants philosophiques contemporains : le courant analytique, herméneutique en Allemagne et déconstructiviste en France. Ma thèse est que la pensée italienne est à l’abri, en bonne partie, de cette crise, parce qu’elle n’a pas été marquée, comme les autres traditions, par le primat transcendantal du langage, mais plutôt par la relation constitutive entre politique, histoire et vie. Remo Bodei l’a bien dit : ’La philosophie italienne est une philosophie impure, sauvage, non repliée sur elle-même, mais extrovertie, disséminée dans le monde extérieur’[1] ».

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