Corpus

Réflexions sur l’activité de l’historien de la philosophie, entre Bayle, Kant et Musil

par Gianni Paganini  Du même auteur

      Paolo Quintili  Du même auteur

© Giulia Delprato

Traduit de l’italien par Paolo Quintili
À la fin d’un siècle, le XVIIIe siècle, qui ne fut pas moins décisif que le XXe dans l’histoire de la philosophie, Immanuel Kant, tout en disposant d’un observatoire privilégié pour pouvoir construire « l’histoire de la raison pure », se voyait contraint de reconnaître avec une certaine désillusion que ce projet serait resté seulement un desideratum : une « place » dans l’économie du système à « remplir » seulement dans « l’avenir ». Après un « rapide coup d »il », le « passé » de la raison se présentait devant lui sous la forme de systèmes, comme s’ils avaient été des « bâtiments », mais « tous en ruine » (Kant, 1967 : 635). Dans un autre passage, Kant employait en revanche, une métaphore « biologique » pour exprimer l’effet paradoxal d’hétérogénéité que l’histoire de la pensée offre au regard du philosophe théorétique : dans cette perspective, les systèmes lui apparaissent « comme les vers », nés « par generatio aequivoca » « de la simple réunion de concepts mis ensemble, d’abord sur le mode de l’inadéquation et puis de l’ajustement ». Il s’agissait certainement, pour l’auteur de la Critique de la Raison Pure, de dépasser une apparence, de dissiper un phénomène, en retrouvant « le schéma – comme un germe originaire » du système, de manière à reconstruire finalement « une architectonique de l’entièreté du savoir humain » en prenant, si nécessaire, les matériaux « donnés par les restes des bâtiments anciens tombés en ruines » (Kant, 1967 : 625).

Ce qui semblait être pour Kant une entreprise « non seulement possible » mais « même pas trop difficile » (Kant, 1967 : 625), s’est révélé, deux siècles plus tard, absolument infaisable ; au contraire, l’effet de superficie (la variété des systèmes) se présente désormais comme étant une donnée structurale de fond. « Le caractère inévitable du pluralisme » (Mandt, 1989) constitue non seulement un fait évident pour le philosophe contemporain, mais représente aussi un présupposé méthodique incontournable pour l`historien de la philosophie, où la generatio aequivoca des positions théoriques est devenue une règle récurrente, par le fait de rapprocher et de croiser des traditions d`origines opposées.

Si cela est exact, l’une des tâches les plus intéressantes pour l`historien de la philosophie consiste dans la tentative de complexifier des généalogies aux apparences trop linéaires : non pour faire un étalage inutile d’adresse intellectuelle, mais avec la certitude que les cheminements de la raison sont (heureusement) plus tortueux et, donc, bien plus intéressants que ne voudraient le faire croire bien des cartographies trop schématiques. Il ne serait pas superflu de faire référence aux propos clairs et efficaces de Mario Dal Pra (1976 p.n.n.) qui déclarait préférer « la complexité à la simplification, l’enrichissement à la systématicité, l’étendue argumentée à tout réductionnisme unilatéral », pour éviter « d’inutiles perspectives eschatologiques », ou « d’unifications abstraites » et « de schémas évolutifs simplifiés ». En se plaçant hors des « conditionnements » qui, à l’époque, assumaient aussi des connotations très idéologiques, Dal Pra soulignait l’exigence « de recueillir toutes les suggestions d’un développement historique de la pensée ouvert à l’imprévu, à la complexité, au composite ».

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