Traverses

Trois leçons philosophiques de Turing et la philosophie de l’information

par Luciano Floridi  Du même auteur

      Paolo Quintili  Du même auteur

      Éric Guichard  Du même auteur

© Giulia Delprato

Introduction

Traduit de l’italien par Paolo Quintili
Avec la collaboration d’Éric Guichard
Quand on se penche sur l’héritage philosophique de Turing, deux risques se posent. Le premier, c’est de le réduire à son test célèbre (Turing 1950). Ce qui a toutefois le mérite de la clarté. N’importe qui peut reconnaître la contribution en question et la situer dans le débat important sur la philosophie de l’intelligence artificielle. Le second risque est de le diluer dans un récit universel, faisant des idées de Turing les graines de tout ce que nous faisons et savons aujourd’hui. Ceci a l’avantage de reconnaître la grandeur de ce génie. Cependant, dans un cas comme dans l’autre, nous allons probablement moins identifier les contributions conceptuelles de Turing qui nous ont aidés à forger un discours philosophique contemporain et qui méritent d’être approfondies et développées. Pour éviter ces deux risques, je me concentrerai dans les pages suivantes sur trois leçons philosophiques spécifiques, qui me semblent particulièrement significatives pour l’émergence de la philosophie de l’information et ses développements. Je ne propose pas ici une analyse philologique ni savante, mais un exercice minimaliste, herméneutique. Façon de faire écho à la démarche de Turing et de rendre hommage à son génie extraordinaire : ses interprètes n’ont pas fini de tirer parti de son héritage intellectuel. Je souhaite qu’un jour Turing devienne aussi important que Frege dans notre canon philosophique.

Les trois leçons philosophiques sur lesquelles je voudrais attirer l’attention du lecteur se détaillent ainsi :

  1. comment le travail de Turing sur la méthode des niveaux d’abstraction (LoA) peut-il nous aider à poser correctement des questions philosophiques ?
  2. quelles questions philosophiques apparaissent les plus urgentes aujourd’hui, consécutivement au travail de Turing ?
  3. et enfin, quelle est l’influence de Turing dans la formation de notre nouvelle anthropologie philosophique – ce que j’appellerai la quatrième révolution ?

Je relierai ensuite ces leçons au développement de la philosophie de l’information, c’est-à-dire le domaine philosophique concerné par l’enquête critique sur la nature conceptuelle et les principes de base de l’information – y compris sa dynamique, son utilisation et ses avancées scientifiques – et par l’application aux problèmes philosophiques des méthodes computationnelles (et théoriques) spécifiques de l’information. La philosophie de l’information s’appuie sur une interprétation explicite, claire et précise du classique « ti esti », à savoir la question : « Qu’est-ce que l’information ? », qui est la marque la plus claire d’un nouveau domaine de recherche. Comme souvent, une telle question fondatrice d’un domaine philosophique sert plus à délimiter une zone de recherche qu’à détailler ses problèmes spécifiques – que nous avons à peine commencé à dresser. Dans la conclusion, je soutiendrai que, même si Turing n’a jamais développé une philosophie de l’information, cette dernière serait inconcevable sans son héritage et sans les trois leçons décrites dans cet article.

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