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Vie biologique et vie politique

par Roberto Esposito  Du même auteur

      Paolo Quintili  Du même auteur

© Giulia Delprato

Traduit de l’italien par Paolo Quintili
1. Quel rapport existe-t-il entre la vie biologique et la vie politique ? Ou plus simplement entre la politique et la vie, lorsqu’elles entrent en contact, jusqu’à ce qu’elles se superposent presque dans le régime qu’on définit comme « biopolitique » ? Et que signifie ce terme, aujourd’hui au centre d’un intérêt international croissant ? Bien sûr, une relation entre la politique et la vie biologique a toujours été donnée ; depuis toujours la vie biologique a constitué l’horizon de la politique, tout comme la politique, en tant qu’organisation des rapports humains, a toujours été nécessaire à la conservation et au développement de la vie. Aucune société n’aurait pu survivre à ses propres conflits, ni aux attaques de l’extérieur, sans une quelconque forme d’organisation politique.

Mais ce qui compte pour définir l’idée de biopolitique, c’est que jusqu’à un certain moment, que l’on peut dater entre le XVIIIe et le XIXesiècle, ce rapport était indirect – c’est-à-dire médiatisé par une série de filtres, de diaphragmes qui se sont ensuite rompus, une jointure beaucoup plus serrée et contraignante s’instaurant alors entre la politique et la vie. Comme le soutient Foucault – à qui l’on doit le premier développement organique de ce sujet -, pendant la longue période que représente toute l’histoire ancienne et en particulier l’histoire grecque, la vie politique ne faisait partie en aucune manière de la sphère biologique, pas plus que celle-ci n’impliquait celle-là. Ou mieux, la vie politique – consacrée à la participation et au gouvernement de la polis – était caractérisée précisément par son indépendance à l’égard des problèmes relatifs à la sphère de la subsistance et de la reproduction de la vie biologique, réservée à la domination de l’oikos, domaine de la maison, et à toutes les activités qui y étaient liées. La définition même de l’homme comme celui qui a le logos se fonde chez Aristote (tant dans l’Éthique que dans la Politique) sur l’exclusion du :bios, de la vie nutritive ou végétative. Le concept de polis se constitue dans la différence entre le simple « vivre » (zen) et le « bien vivre » (eu zen), c’est-à-dire dans l’exclusion, de la sphère politique, de ce qui a été appelé, avec une expression de Benjamin, la « vie nue ».

Plus que d’autres, Hannah Arendt est la philosophe qui a insisté sur cette différence entre le domaine de la polis et le domaine de l’oikos, au point de repérer dans la modernité, lorsque ces domaines commencent à se rapprocher l’un de l’autre, le début d’un procès de dépolitisation dont le résultat est la substitution ou le recouvrement du social sur le politique. Pour Hannah Arendt, non seulement la politique doit rester libre des tâches de la vie biologique, mais elle atteint son apogée lorsqu’une partie de la population, composée des esclaves et de ceux qui font un métier trop humble pour s’occuper de politique, pourvoit aux besoins matériels des citoyens. Du moment où cette distinction entre politique et société se défait, comme il arrive en fait dans le monde moderne, l’agir politique a tendance à s’épuiser et se confondre avec les autres activités humaines. Malgré les accents romantiques de cette reconstruction, elle représente effectivement une certaine organisation des rapports sociaux, destinée à durer pendant plusieurs siècles. Ce n’est qu’avec le début de la modernité que les choses changent, de plus en plus nettement. Originairement séparées, les deux sphères de la politique et de la vie s’approchent de plus en plus l’une de l’autre.

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