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À la place du désastre : le médium cinématographique d’Hirokazu Kore-eda

par Akira Mizuta Lippit  Du même auteur

Traduit en français par Romain Duchesnes
Les désastres viennent au monde par en haut. Le désastre, du grec astron et du latin astrum (astre, étoile, planète), tombe (dis-) d’en haut, de quelque astre funeste. En ce sens, les désastres sont toujours extra-terrestres, même lorsque les éléments qu’ils déchaînent sont de nature profondément terrestre. Ils exhument les éléments métaphysiques du monde physique pour exposer la dimension extraterrestre de notre Terre, enfouie en son sein, imminente et inséparable de tout ce qu’elle a de terrestre. Le désastre ne se contente pas d’exposer le caractère insolite de la terre, le sol étranger qu’elle contient : chaque désastre est également un retour, le retour du désastre qui a déjà eu lieu sur Terre et que la terre réprime, contient. Le désastre en tant qu’événement est également la mémoire du désastre, de ce désastre même, celui qui se déroule à l’instant présent.

Ce que le désastre détruit, selon Maurice Blanchot, c’est la possibilité d’un futur, qu’il suspend dans la passivité du désastre, d’un désastre passé qui ne passera jamais entièrement tant que le monde sera monde. « Nous sommes au bord du désastre sans que nous puissions le situer dans l’avenir : il est plutôt toujours déjà passé, et pourtant nous sommes au bord ou sous la menace, toutes formulations qui impliqueraient l’avenir si le désastre n’était ce qui ne vient pas, ce qui a arrêté toute venue. » Selon Blanchot, ce qu’il y a de désastreux concernant le désastre, c’est non seulement la dévastation dans ce qu’elle a de matériel et de psychique, mais également dans sa capacité à détruire sa propre arrivée en même temps que l’arrivée de tous les futurs. « Penser le désastre, conclut Blanchot, (si c’est possible, et ce n’est pas possible dans la mesure où nous pressentons que le désastre est la pensée), c’est n’avoir plus d’avenir pour le penser[1]. »

Le désastre qui n’arrive jamais - ou plutôt le désastre qui est la non-arrivée du désastre, du futur, et qui nous révèle l’extérieur qui réside toujours à l’intérieur - arrive toujours à la place du désastre. Le désastre second, secondaire, médiateur, prend la place d’un désastre qui ne peut arriver. Que se passe-t-il dans le désastre, que se passe-t-il à la place du désastre, quelle est cette chose qui prend la place du désastre en tant qu’autre désastre- sa trace, son écho, son revenant ? Comment comprendre un désastre qui n’est jamais ce qu’il est, et ne peut jamais être ou devenir ce qu’il est ou ce qu’il est destiné à être ? Non pas un désastre, mais deux, un deuxième désastre à la place d’un seul désastre. « Quand le désastre survient, écrit Blanchot, il ne vient pas. Le désastre est son imminence, mais puisque le futur, tel que nous le concevons dans l’ordre du temps vécu, appartient au désastre, le désastre l’a toujours déjà retiré ou dissuadé, il n’y a pas d’avenir pour le désastre, comme il n’y a pas de temps ni d’espace où il s’accomplisse[2]. » Le désastre détruit les conditions de sa propre possibilité et se déroule donc sans se dérouler ; c’est son impossibilité et donc son ajournement, son report, qui est l’événement. Partout et nulle part, un partout qui fait de chaque lieu un nulle part. À la place du désastre qui ne vient jamais, le désastre imminent qui n’arrive jamais, qui ne se déroule jamais, il y a le désastre. Voilà le désastre du désastre qui ne vient jamais et qui, de cette façon, ne se termine jamais. Quelle est la force de ce second désastre, un désastre fantôme qui fait sans cesse référence à un autre désastre originel, passé et pourtant toujours à venir ? Quel type d’événement constitue-t-il ?

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