Traverses

Félix Guattari et l’écologie de la dévastation

par Nicolas Prignot  Du même auteur

La catastrophe qui a frappé le Japon le 11 mars 2011 est d’emblée multiple, et se déploie sur plusieurs registres. Elle est située à la fois à de nombreux endroits, dispersée par les vents chargés de Cesium, mais existe également sur une multiplicité de registres mélangés, leurs frontières rendues floues par l’événement. Elle est tout à la fois naturelle, sociale, technique, et mentale. Ce qu’on appelle aujourd’hui Fukushima est un événement qui a balayé les frontières de ces catégories, si bien qu’on ne peut soutenir aujourd’hui qu’il ne serait avant tout qu’un accident naturel, technique ou humain. Considérer qu’une seule de toutes ces dimensions serait, en dernière analyse, le « vrai » sens de Fukushima, c’est d’emblée briser cette multiplicité et se couper de dimensions du problème qui exigent une exploration constante et plurielle.

La catastrophe a la particularité de replier autrement les éléments qui la composent, et qui pouvaient paraître stables avant elle. Nous sommes habitués à pouvoir faire « la part des choses » dans tout agencement : ce qui relève de la technique, du social, de l’économique, du mental, mais les événements tels que ceux-ci viennent nous rappeler que rien de tout cela ne constitue un domaine figé, fermé sur lui-même. On n’a pas fini de déplier la catastrophe de Fukushima, et chaque repli force à penser un peu autrement.

Une des pistes qu’il nous semblait intéressant de suivre est celle du sol et de l’alimentation. Lors de l’explosion de la centrale, de nombreuses particules radioactives ont été libérées de leur confinement et ont pollué le Japon. Emportée par les vents, une grande partie d’entre elles s’est déversée dans l’océan, mais les terres ont également été irradiées, les particules radioactives répandues sur des milliers de kilomètres carrés, formant par endroit des zones où se concentrent les polluants. De nombreux auteurs[1] ont dénoncé les mesures partielles de la radioactivité, ainsi que les nombreux mensonges d’État qui ont suivi Fukushima, minimisant les risques, visant avant tout à rassurer la population japonaise. De nombreux Japonais se sont alors équipés de compteurs Geiger leur permettant de faire eux-mêmes les mesures. La grande majorité des reportages qui parlent du Japon après Fukushima passent par cet instrument, pour montrer le niveau de radioactivité qu’on peut mesurer dans les zones interdites, dans les lieux de relocalisation des réfugiés, dans les cours d’école des enfants.

Ces compteurs sont devenus des armes dans une lutte contre un ennemi invisible, dont on ne connaît pas grand-chose, si ce n’est qu’il est mortel à long terme, et rendu visible uniquement à travers ces petits compteurs à l’affichage minimal et au bruit dérangeant. Le problème, c’est que cet ennemi est partout : sur le sol, dans l’air, dans l’eau, mais aussi dans les aliments : poissons, riz, fruits, champignons sont tous de potentiels contaminés et contaminants. Pour ceux qui en font un problème quotidien, plutôt que de continuer à vivre sans ériger cette mesure comme une nécessité, la lutte est infinie. Puisqu’on ne peut visiblement pas faire confiance aux étiquetages alimentaires, supposés indiquer la provenance des aliments, mais soupçonnés de nombreux mensonges, le moindre aliment devient suspect.

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