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Fukushima : une mutation épistémico-politique

par Alain-Marc Rieu  Du même auteur

Situer Fukushima dans l’histoire mondiale[1]

Cinq ans après la catastrophe, en apparence, le choc initial semble assimilé par nos vies quotidiennes, intégré à nos attitudes et nos comportements. Mais rien n’est oublié : le sens de l’événement continue à se déployer et se construire. Dès le 11 mars 2011, la catastrophe a déclenché une investigation et un apprentissage collectifs d’une profondeur semblable aux événements disruptifs qui ont marqué l’histoire moderne. Ce processus ne peut être comparé qu’à un tsunami. La vague ne cesse de monter, elle n’a pas encore pleinement déferlé. Le sens historique de l’événement est encore en gestation. Mais la vague a depuis longtemps dépassé son lieu initial : l’Allemagne et la Suisse ont renoncé au nucléaire, l’ancien Premier ministre Koizumi explique pourquoi le Japon doit suivre leur exemple, Areva, « géant français du nucléaire », est en train de disparaître, la Chine envisageait en octobre 2015 la construction d’une centaine de centrales nucléaires. Mon travail sur Fukushima surfe sur la vague de l’événement, il a donc connu plusieurs étapes qui tentent chaque fois d’être une avancée. Mais les étapes précédentes sont tout aussi importantes que les suivantes et ne les annulent pas : elles sont les traces d’un parcours. On le sait depuis le premier jour : le désastre ne se réduit pas à un tremblement de terre d’une intensité improbable suivi d’un tsunami d’une puissance non prévue. Il ne se réduit pas non plus aux problèmes de contamination et de décontamination, de sécurité nucléaire, de prise en charge et de traitement des populations, ni non plus à la compassion due aux victimes. Mais produire des variantes des mêmes discours, c’est finalement nier l’enjeu et participer au refoulement. La catastrophe travaille toujours plus profondément nos sociétés, l’enjeu est d’avancer avec elle.

Fukushima est le nom d’un tournant de l’histoire mondiale mais ce tournant ne peut s’opérer que si la pensée accepte de l’explorer. Les relations entre la technologie, la politique, l’industrie, la société et l’écologie sont transformées en un objet d’investigation d’une complexité inédite. C’est pourquoi l’impact à long terme de la catastrophe est à la fois imprévisible et impossible à refouler : l’énergie, les industries nucléaires et les politiques énergétiques sont désormais envisagées dans une perspective que Tchernobyl avait certes ouverte mais n’avait pas performée à cause des conditions particulières à un État post-soviétique, supposé incomparable[2] à un pays comme la France ou le Japon. L’avancée la plus pertinente concerne la question des politiques énergétiques et l’analyse des systèmes industriels qui exploitent l’environnement biophysique en produisant les milieux dans lesquels nous vivons. Des milliers de commentaires et de rapports ont été produits mais une chose est claire : dès le 11 mars 2011, la catastrophe de Fukushima fut un appel à une connaissance nouvelle. Elle le reste. Cette situation n’est pas inédite : le tremblement de terre de Lisbonne en 1755 a transformé en Europe les rapports entre l’humanité, la société, la nature, la philosophie, Dieu et la politique. Certes je ne suis pas Voltaire et lis plus volontiers Hannah Arendt. Si la posture de Candide serait suicidaire, la leçon de Voltaire dans Candide est d’actualité : on ne peut plus penser après Fukushima comme on en pensait auparavant. Les disciplines et les discours par lesquels ces problèmes sont identifiés, étudiés et débattus, sont invalidés. Je ne prétends pas apporter de solution, je cherche juste à avancer dans la brèche pour avoir compris que cette brèche conduit à une reconfiguration épistémique et politique.

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