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Imaginer la terre abandonnée, prêter l’oreille aux disparus après Fukushima

par Yuji Nishiyama  Du même auteur

Die Welt ist fort, ich muss dich tragen.
(Le monde est loin, il faut que je te porte.) Paul Celan

Cinq ans après « le 11 mars », on entend dire que la réhabilitation des régions sinistrées est bien entamée, et que les gens commencent à retrouver l’espoir. Si l’on considère que la destruction constitue une étape préalable à la renaissance, alors, le « 11 mars » constitue un tournant important de la société japonaise, en raison des nouvelles mesures contre les désastres naturels, ou des nouvelles politiques énergétiques. Et pourtant, le cours des catastrophes est loin d’être achevé. 3,4 millions de réfugiés au plus fort de la crise (dont 54 000 habitants autour de Fukushima Daiichi interdits de retour dans leur région natale pendant quelques années), 3 300 personnes mortes des suites des diverses catastrophes. La difficulté qu’il y a à éradiquer la radioactivité. L’épuisement des ouvriers de la centrale nucléaire. La liquidation de l’accident et la nécessité de fermer Fukushima Daiichi. Une catastrophe banalisée est en cours, dans une ambiance angoissante. Alors, laissons résonner un passage du poème « Bélier » de Paul Celan, commenté par Jacques Derrida dans ses dernières années, et dont l’engagement radicalement mélancolique sonnera comme notre tonalité principale : « Le monde est loin, il faut que je te porte ». 

1 – L’étymologie de « catastrophe » : foi et savoir

Étymologiquement, « catastrophe » dérive du mot grec « κατστροφή (katastrophē) », composé de « kata- (de haut en bas) » et de « strephein (tourner) » : bouleversement, renversement ou retournement décisif. Dans l’Antiquité, on trouve l’expression « catastrophe » chez Antiphane, un écrivain un peu antérieur à Aristote. Ce terme ne s’emploie pas nécessairement dans un sens tragique[1]. Il signifie seulement un renversement du cours de l’histoire, concernant un résultat heureux ou malheureux. « Catastrophe » signifiait simplement, à cette époque, le dénouement d’une intrigue au sens théâtral du terme. Aristote ne thématise pas explicitement la « catastrophe » dans sa Poétique, mais il se réfère à la péripétie (περι πέτεια) qui correspond à la catastrophe[2]. La péripétie consiste en « un changement en un sens contraire dans les faits qui s’accomplissent », c’est-à-dire en un coup de théâtre qui survient de façon inattendue lors des représentations, en se réglant toutefois sur « la vraisemblance ou la nécessité ».

C’est au XVIe ou XVIIe siècle que l’on emploie « catastrophe », de façon figurée, pour désigner un « événement funeste et malheureux » de la vie courante. En découle le sens moderne : « malheur effroyable et brusque[3] ». Bref, il s’agit d’un événement soudain qui, en bouleversant le cours des choses, amène la destruction, la ruine, la mort, le désespoir, telle une catastrophe maritime, ferroviaire ou aérienne, une catastrophe financière, etc.

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