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La banalité résiliente des catastrophes : d’Après Fukushima de Jean-Luc Nancy

par Yotetsu Tonaki  Du même auteur

1 – « Résurrection Fukushima »

Un an après ce qu’on appelle la « catastrophe de Fukushima » du 11 mars, je me suis rendu dans la ville du même nom. Sortant de la gare principale de Fukushima, qui est aussi ma ville natale, j’ai aperçu un paysage qui restait presque inchangé. Plus précisément, plus vif qu’avant : les bâtiments paraissaient plus neufs, plus modernisés ; il y avait plus de gens qui circulaient dans la rue ; alors que certaines boutiques avaient gardé les rideaux baissés, c’était comme ça depuis longtemps comme dans toutes les villes en province, surtout au Nord-Est de ce pays. Et en regardant à gauche, j’ai découvert, sur le mur d’un bâtiment commercial, une affiche annonçant : « Résurrection Fukushima ».

Certes, apparemment, la vie quotidienne a repris à Fukushima. Les habitants retrouvent une vie presque « normale », dans cette ville à 60 kilomètres de la centrale nucléaire, tout en restant exposés à une dose qu’on n’a jamais connue auparavant.

Devant cette « quotidienneté » de Fukushima, peut-on encore parler de la « catastrophe » ? En quel sens est-on à même de le faire ? Et qu’en est-il d’un livre consacré à ce sujet, écrit par un philosophe français ? Il s’agit particulièrement de L’Équivalence des catastrophes de Jean-Luc Nancy, sous-titré précisément Après Fukushima[1]. J’ai eu l’occasion de le traduire en japonais avec deux autres essais du philosophe, à savoir De la struction et Vérité de la démocratie[2].

Comme le dit Nancy, dès le début de l’ouvrage, les termes qu’il emploie devraient troubler les lecteurs japonais : si le terme « catastrophe » leur rappelle une « fin » ou une « ruine finale », n’est-ce pas exagéré de l’appeler ainsi et surtout de l’associer au nom géographique qui désigne un département suffisamment grand et peuplé de deux millions d’habitants ? Cela ne revient-il pas à privilégier un nom au détriment d’autres départements, non moins endommagés par le tsunami et le tremblement de terre du 11 mars 2011 ?

Au contraire, même convaincu que ce rapprochement entre « catastrophe » et « Fukushima » est pertinent, on ne manquerait pas de se poser d’autres types de question, concernant cette fois la portée du terme « équivalence ». Chaque catastrophe n’est-elle pas, par définition, un événement démesuré et singulier ? Dès lors que cette « catastrophe » doit se situer dans le contexte social, politique ou géopolitique propre à « Fukushima », comment serait-il possible de la comparer à d’autres « catastrophes », telles que Hiroshima, Tchernobyl ou encore Auschwitz ?

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