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La littérature après Fukushima

par Saeko Kimura  Du même auteur

Traduction par Kazuhiko Adachi et Chris Belouad

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Les morts rayonnent, ils ne sont ni sympathiques ni sensibles. Je te prête ma voix, pour que tu n’entendes pas ta voix. Ce que tu veux, c’est que quelqu’un intervienne au dernier moment et qu’il t’enlève le son de ta voix. Ce son ne coule-t-il pas à ton aise ? Crois-tu que ce son arrive à t’atteindre ? Je ne joue que le deuxième violon, je t’accompagne mais je ne vois pas encore où, donc j’y vais d’autant plus assidûment, et plus vite[1].

Nous rayonnerons nous-mêmes ! Imagine bien ! Je te l’ai prédit ! On ne nous écoutera pas, nous serons moins qu’inaudibles, si c’est possible. Oui, nous rayonnerons. Nous pourrons donner de la lumière ! Nous sécréterons de la lumière bleuâtre ! N’est-ce pas formidable ! [...] Le riche t’empoisonne, te contamine, t’expose aux rayons, mais il ne te vole pas. Au contraire, le riche te fait un don. Il te donne de la lumière. Bientôt tu deviendras indépendant de lui, exactement ! Tu rayonneras ! Tu donneras de la lumière comme une mère donne son lait[2] !

Le 13 octobre 2014, au Théâtre des Arts de Kanagawa, j’ai eu l’occasion de voir la pièce de théâtre d’Elfriede Jelinek, écrivaine autrichienne et lauréate du prix Nobel de littérature, Pas de lumière, en version japonaise (représentée par la troupe de théâtre Chiten (« Lieu »), mise en scène par Motoshi Miura). Dans cette pièce écrite sous le choc immense provoqué par l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima, survenu à la suite du grand séisme du Tōhoku, Jelinek prend la parole du point de vue des morts qui ont été laissés dans la zone d’alerte. Alors que les radiations sont généralement décrites par la métaphore de la lumière, comme on le voit dans L’Enfant de lumière (2013) et Un petit-déjeuner avec Madame Curie (2014), deux œuvres d’Erika Kobayashi[3], Jelinek utilise ici la comparaison avec le son, en intitulant sciemment sa pièce « Pas de lumière ». C’est un fait, les radiations n’étant pas visibles, nous devons reconnaître leur présence par le son émanant du compteur Geiger. L’emploi de violons sur scène m’incitait à penser que le son du compteur Geiger ressemble bien, en effet, aux grincements des cordes du violon.

Dans la mise en scène de Chiten, les membres du chœur cachés dans la fosse d’orchestre lançaient leurs pieds nus vers la scène, ne nous laissant entendre que leurs voix. On ne voyait qu’une masse se découpant sur une scène sombre comme le fond de l’eau, et ces parties de corps dépourvus de visages ressemblaient à des morts. Toutes les paroles étaient prononcées avec des pauses et une intonation étranges, éloignées du japonais ordinaire. Les spectateurs avaient donc un temps de retard dans la compréhension du sens des mots et des phrases, ce qui produisait un effet de décalage semblable à celui ressenti quand on entend une langue étrangère. Conséquence de la difficulté à comprendre chaque phrase, les mots ne coulaient pas facilement, et il me semblait que certains mots, ici et là, se précipitaient sur moi. Et chaque mot renfermait justement le problème de Fukushima existant depuis 2011. Par exemple, « piscine de refroidissement », « rayons bêta », « coupures de courant planifiées » et « particules radioactives »…  Notre vie n’atteint pas la demi-vie ».

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