Traverses

La poésie d’après le 11 mars 2011

par Makiko Nakazato  Du même auteur

De la dépouille d’une cigale, j’ai enlevé les membres.

La dépouille de la cigale, utsusemi en japonais, désigne parfois l’être humain. Ainsi, le geste d’enlever les membres de la dépouille d’une cigale s’identifie d’autant mieux à un geste solennel de deuil. Ces trois haïkus, inspirés du 11 mars, peuvent être lus et appréciés dans n’importe quelle situation de deuil. Deux ans et demi après le désastre, Midori Terui a écrit des haïkus qui permettent de penser à la perte avec sérénité.

Lisons enfin cinq haïkus qu’elle a écrits à l’été 2014, trois ans et demi après le séisme[8].

Lumière froide pourrissante : champignons de la saison des pluies.
Cigales mortes, la montagne est couverte de vos tombeaux jusqu’au sommet.
Rester mort pendant trois ans au fond de la verdure infinie.
Le sentiriez-vous, si vingt mille cigales se noyaient ?
Les herbes poussent pour nous laisser dans un désespoir éternel.

L’un des sujets importants de ces haïkus est le temps qui s’est écoulé après le séisme. Depuis quatre ans, les régions sinistrées ont beaucoup changé en apparence. Et, avec la préparation des Jeux olympiques de Tokyo de 2020, la plupart des Japonais pensent de moins en moins aux sinistrés du 11 mars. Mais ces cinq haïkus nous inspirent de la compassion pour les gens qui ne se relèvent pas encore de leur perte. La poétesse porte un regard tendre sur les cœurs délaissés par la reconstruction.

Après le 11 mars, beaucoup de haïkus ont été consacrés à la catastrophe. Citons un poète, Mutsuo Takahashi, qui a analysé cette situation :

Il me semble que parmi toutes les formes poétiques de notre pays, c’est le tanka qui convenait le mieux pour s’exprimer suite aux Attentats du 11 septembre 2001. En revanche, pour s’exprimer suite au séisme du 11 mars 2011, le haïku convient le mieux. Cela s’explique sans doute par la quantité de « silence » que cette forme poétique, qui est la plus courte du monde, doit renfermer[9].

Midori Terui partage ce constat et développe sa réflexion sur le silence dans le haïku :

Dans le haïku, la « coupure » (kire) est importante. Quand on lit un haïku en le coupant, un « moment vide » (ma) est créé entre deux mots. Le « moment vide » est le blanc, le silence. Pendant ce « moment vide », s’entrecroisent des temps, des espaces et des émotions variables. Grâce à la « coupure », l’émotion poétique devient active et de nouveaux rythmes naissent. C’est à ce moment-là que le haïku devient une musique[10]. » Grâce à ce « moment vide », ce silence, infiniment profond, le haïku peut devenir un « récipient sans borne[11] ».

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