Traverses

La poésie d’après le 11 mars 2011

par Makiko Nakazato  Du même auteur

Il me semble que ce poème a largement contribué à la formation de la base spirituelle des habitants de Fukushima. L’expression « le vrai ciel » est citée en toute occasion pour qualifier la beauté de la nature de la région. Lisons le tanka encore une fois.

Le ciel que je vois à travers la fenêtre est le ciel de Fukushima, inchangé depuis la semaine dernière.

La pollution radioactive étant invisible, l’accident nucléaire n’a rien changé dans l’apparence du ciel de Fukushima, mais il existe une différence décisive. Le « vrai ciel de Chieko » n’existe plus.

* * *

À présent, je vais présenter la Maison de la poésie japonaise contemporaine de Kitakami qui, depuis 2012, organise chaque année une exposition permanente consacrée à la poésie d’après le 11 mars. Elle a déjà exposé les poèmes, les tankas et les haïkus de 163 auteurs. Lisons un poème exposé à Kitakami en 2012, le « Fragment » de Tôma Ibu[14].

Fragment
Il y avait un garçon avec des yeux
comme ceux d’un chien qui fixe son maître.
Il y avait une fille comme une fleur
qui fleurissait seule au bord du chemin.
Le garçon simplement sérieux
que personne ne regarde
et la fille simplement courageuse
ne pouvant refuser d’être écrasée
se sont rencontrés
dans la ville en ruines.
En reniflant, le chien boueux
va traîner une corde tranchée.
Après le retrait des vagues, la fleur toute pâle
gèle contre le sol.
La fille simplement courageuse
a serré le chien dans ses bras avec tendresse.
Le garçon simplement sérieux
a cueilli la fleur avec douceur.
Si on avait pu appeler cela le premier amour,
cela aurait été tellement beau…
Sous les décombres,
il reste encore beaucoup de monde.
Tôma Ibu

En lisant ce poème, on a d’abord l’impression qu’une nouvelle histoire commence. Un garçon et une fille se rencontrent dans une ville en ruines, et ils vont sans doute démarrer l’histoire de leur premier amour, source de lumière au milieu du désespoir. Pourtant, l’attente des lecteurs est trahie par les deux vers suivants : « Si on avait pu appeler cela le premier amour, / cela aurait été tellement beau… ». La dernière strophe révèle que le garçon et la fille sont déjà morts à cause du tsunami. Ils ont rencontré leur premier amour après la mort, dans la ville en ruines.

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