Traverses

La poésie d’après le 11 mars 2011

par Makiko Nakazato  Du même auteur

* * *

Enfin, je vais évoquer la poésie de Ryôhei Terui, qui enseignait dans un lycée de Hanamaki. Après le séisme du 11 mars, ce poète amateur a visité Rikuzentakata, sa ville natale sur la côte. Il y a rencontré une vieille dame qui avait perdu sa fille et son petit-enfant dans le tsunami. À partir de cette expérience, il a écrit un poème, « Le dos d’une vieille dame ». Il a aussi écrit beaucoup de poèmes pour exprimer les émotions qu’il a éprouvées en marchant dans sa ville natale sinistrée. En 2012, il a publié, à compte d’auteur, un recueil de poèmes inspirés du 11 mars[15], et ce livre a remporté le prix Shigeji Tsuboi. Lisons son poème intitulé « Parlez dans la langue des décombres ».

Parlez dans la langue des décombres
Devant les décombres,
ne dites pas qu’il n’y a plus de mots.
Si vous ne pouvez pas parler avec des mots,
parlez avec des cailloux froids de la saison,
avec la giboulée du printemps, gelée par elle-même.
Parlez avec le vent de mer qui pique les joues.
Si vous ne trouvez toujours pas de mots,
parlez avec le dos de la personne
qui monte seule un sentier vers une morgue.
Parlez avec les mots de la fille qui prie la mer.
Ou bien, parlez avec la voix ténébreuse
qui résonne sur la mer de nuit pour appeler au secours.
S’il n’y a toujours pas de mots,
si vous ne pouvez pas parler avec des mots,
cherchez-en en marchant dans les décombres.
Marchez et parlez dans la langue des pièces d’étoffe qui planent.
Parlez dans la langue des toits en ruine.
Marchez, marchez
et parlez dans la langue des poissons qui puent.
Marchez et parlez avec les mots dont on détourne les yeux.
Si vous marchez dans les décombres,
les mots des décombres, qui piquent âcrement,
assaillent impitoyablement les corps vivants,
de tous côtés,
et les déchirent en morceaux.
Ne pouvant plus le supporter, les plaies
commencent à déborder de mots vides, qui jaillissent
et s’épanouissent en folie n’importe où.
Marchez et cherchez jusqu’à ce point,
jusqu’à ce que vous vous plongiez dans les décombres.
Ne dites pas qu’il n’y a plus de mots.
Si vous ne pouvez pas parler avec des mots,
parlez avec les mots qui n’existent pas.
Parlez dans la langue des décombres.
Parlez dans la langue des larmes des décombres.
Là, il y a des traces.
Les traces
des mots.
Ryôhei Terui

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