Traverses

La poésie d’après le 11 mars 2011

par Makiko Nakazato  Du même auteur

Devant les décombres, on est resté sans voix. On avait vraiment du mal à s’exprimer. Dans ce poème, inspiré de la situation où tous les mots fuient devant un spectacle infernal, Ryôhei Terui indique d’abord la possibilité de parler sans avoir recours aux mots. Les « cailloux froids de la saison », la « giboulée du printemps » et le « dos de la personne / qui monte seule un sentier vers une morgue » ne sont pas des mots, mais ces choses et ces faits sont parfois plus éloquents. En même temps, le poète nous interdit de renoncer à l’expression langagière, et nous pousse à faire plus d’efforts pour retrouver des mots. Pourtant, les mots ainsi retrouvés ne sont jamais beaux. Ils sont les mots « des poissons qui puent », « dont on détourne les yeux », et « les mots des décombres, qui piquent âcrement ». Tout de même, on doit continuer à chercher des mots. Vers la fin du poème, le poète suggère que les mots, de même que les êtres humains, doivent laisser des « traces » après leur disparition. Avec ce message, la voix du poète revient doucement au silence. On peut considérer ce poème, né de la conscience de la perte des mots, comme étant lui-même l’une de ces « traces ».

* * *

Les poèmes que j’ai cités ne sont qu’une partie de la poésie écrite après le 11 mars, mais je suis émerveillée par leur richesse. Une grande quantité de textes poétiques si bouleversants ont été écrits en une courte période, dans un espace limité. La création poétique d’après le 11 mars me paraît être un phénomène rare dans toute l’histoire du monde. Je voudrais aussi souligner que ces poèmes sont nés dans une grande peine et que, pour moi, il est toujours pénible de les lire : l’envie de lire et l’envie de ne pas lire la poésie du 11 mars cohabitent en moi. Une telle littérature, dont on veut détourner les yeux, est sans doute la vraie littérature, celle qui fait voir une réalité impitoyable.


Notes

(1) C’est le texte de la communication prononcée le 24 mars 2015 dans le cadre du séminaire « L’expérience poétique » du Professeur Éric Benoit à l’Université Bordeaux Montaigne.
(2) Midori Terui, Ryûgû, Kadokawa syoten, 2013, p. 246-247. J’ai traduit cet extrait, ainsi que les autres extraits cités dans cet article.
(3) Les huit premiers haïkus cités dans cet article sont parus dans le recueil Ryûgû.
(4) Ibid., p. 248.
(5) Haïku Shiki, janvier 2014, p. 38.
(6) Ibid.
(7) Haïku, octobre 2013, p. 40-43.
(8) Haïku, septembre 2014, p. 40-43.
(9) Mutsuo Takahashi, « Recueillir une saison », Asahi shinbun (be on saturday), le 9 mars 2013, p. e-7. Le haïku est un poème de dix-sept syllabes réparties en trois vers (5, 7 et 5). Le tanka, lui, est un poème de trente et une syllabes réparties en cinq vers (5, 7, 5, 7 et 7).
(10) Tôkyô shinbun, le 4 janvier 2015, p. 24.
(11) Ibid.
(12) Michimasa Satô, La Saison des fleurs qui revient, Kôdansha, 2014.
(13) Isao Tsujimoto, Le Ciel inchangé, Kôdansha, 2014.
(14) Catalogue de l’exposition 2012, p. 38.
(15) Ryôhei Terui, Parlez dans la langue des décombres, Shijin kaigi syuppan, 2012.

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