Parole

Penser la condition existentielle de l’humanité au XXe siècle

par Osamu Nishitani  Du même auteur

Traduction par Kazuhiko Adachi et Chris Belouad
Yūji Nishiyama : Aujourd’hui, je suis très honoré d’avoir un entretien avec Osamu Nishitani, qui est peut-être le penseur japonais le plus qualifié pour notre numéro spécial « Philosopher au Japon aujourd’hui après Fukushima ». O. Nishitani (specially appointed professor à l’Université Rikkyō, professeur émérite à l’Université des langues étrangères de Tokyo) a d’abord traduit dans les années quatre-vingt Georges Bataille, Maurice Blanchot et Emmanuel Levinas, et a présenté l’essence de leurs philosophies aux lecteurs japonais. S’appuyant sur leurs pensées radicales, il a réfléchi à fond sur l’expérience de la guerre mondiale, les événements d’Auschwitz et l’aporie de la guerre nucléaire, afin de remettre en cause les limites de la conception du monde et la transformation de l’existence humaine entraînée par les guerres au XXe siècle, dans ses ouvrages tels que Wonderland de l’immortalité (Seido-sha, 1990) et Toucher la palpitation nocturne (Presses Universitaires de Tokyo, 1994). Après l’attentat du 11 septembre, il a développé une réflexion sur cet événement bouleversant du point de vue de l’histoire de la civilisation et de l’histoire universelle, dans Qu’est-ce que « la Guerre contre la Terreur » (Ibun-sha, 2002). Son travail philosophique s’accompagne d’une reconsidération radicale de l’idée occidentale de civilisation. Il a en effet introduit dans le milieu intellectuel japonais la réflexion de Fethi Benslama sur le monde islamique, l’anthropologie dogmatique élaborée par Pierre Legendre et l’enjeu historique du créole.

O. Nishitani est un philosophe qui, se confrontant continuellement aux problèmes de son époque, n’a cessé de construire sa propre pensée et d’apporter des réponses sincères aux questions actuelles. Le problème majeur qu’il a abordé le plus récemment est justement celui de Fukushima. Notre entretien d’aujourd’hui portera sur ses livres publiés chez Pneuma-sha en 2014 : Chronique d’après Fukushima et Prisme de la catastrophe : pour une vision de la renaissance.

Yōtetsu Tonaki, traducteur japonais des livres de Jean-Luc Nancy et Jean-Pierre Dupuy sur la catastrophe, participera aussi à cet entretien.

Osamu Nishitani : Permettez-moi tout d’abord de vous rappeler une chose : au début de ma carrière, j’ai été classé parmi les chercheurs en littérature française, selon la catégorisation traditionnelle du monde académique japonais. Ce qui m’intéressait alors le plus, c’était les écrivains du XXe siècle, surtout ceux qui cherchaient et créaient un nouveau langage pour exprimer leur pensée, en s’affranchissant de la frontière entre la philosophie et la littérature. Mais quelle importance cette démarche peut-elle avoir pour les activités d’expression verbale des intellectuels japonais ?

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