Traverses

Un héritage sans testament

par Frédérick Lemarchand  Du même auteur

On pourra se demander ce qui singularise les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima et par conséquent qui justifie une compréhension à la fois spécifique et commune des deux événements ? À la différence des bombardements, ils se sont produits en temps de paix et en régime de fonctionnement « normal » des installations. Mais la commensurabilité des deux catastrophes vient aussi et surtout des dimensions qui sont les leurs, et des effets sociaux, anthropologiques et philosophiques qu’elles ont engendrés. Dans les deux cas, l’accident nous a jetés hors des limites de notre représentation du temps et de l’espace puisqu’un « nuage » a parcouru par deux fois, en quelques jours, tout l’hémisphère nord, empruntant les grands courants atmosphériques et laissant au passage apparaître la trace de son sillage radioactif pour des siècles, voire des millénaires. Il nous a donc propulsés hors de nos limites temporelles, par le temps long de la durée de vie des isotopes disséminés dans l’environnement, soit trois siècles pour les isotopes les plus présents (Césium 137 et Strontium 90) et jusqu’à 240 000 pour le plutonium. Au moment de l’explosion d’un cœur de réacteur en fonctionnement, de nombreux isotopes radioactifs sont libérés dans l’environnement sous l’influence de différents facteurs (explosion, chaleur d’un incendie), ce qui apparente le phénomène à ce que l’on nomme une « bombe sale ». Si la catastrophe de Fukushima apporte une nouveauté radicale par rapport à celle de Tchernobyl, outre les 25 ans qui les séparent et l’état du monde qui l’a accueillie, c’est sans aucun doute par la pollution du milieu marin qu’elle a entraînée. L’océan a reçu l’essentiel des retombées radioactives, soit 27 000 téra-becquerels de mars à juillet 2011 (rien que pour le césium 137). Si de nombreuses études techniques se focalisent, entre autre, sur ces aspects, il reste difficile de prévoir dans le temps la dispersion, la bioaccumulation et les effets biologiques du phénomène. L’on retrouve désormais des poissons impropres à la consommation sur la côte Est des États-Unis.

Quels enseignements tirer de Tchernobyl et de Fukushima ?

Il est bien évidemment illusoire de prétendre dresser en quelques lignes le bilan de catastrophes qui ne font que commencer et dont l’histoire n’a jamais été véritablement écrite, ni même d’en livrer tous les enseignements tant sont nombreuses les questions qu’elles nous adressent. Il faudrait rappeler que Tchernobyl n’est pas un « accident » au sens industriel du terme, c’est-à-dire un événement fortuit et non-programmé, mais une expérimentation menée dans la quasi-clandestinité et en dehors de toutes les conditions de sécurité requises puisque tous les systèmes de sécurité automatiques étaient débranchés. On estime que 800 000 personnes ont été mobilisées pour en « liquider » les conséquences en tentant vainement de « décontaminer » le territoire. L’historienne Galina Ackerman estime que l’accident précipita l’effondrement de l’Union Soviétique (Ackerman, 2006) et qu’il est impossible, comme nous l’a montré Jean-Pierre Dupuy, d’en dresser un bilan sanitaire précis, ou même approximatif. Les morts de Tchernobyl, comme ceux de Fukushima, seront « dilués » dans la masse de la mortalité « naturelle » faute d’avoir jamais réuni les conditions nécessaires à la production de données épidémiologiques. Dire de l’accident de Fukushima qu’il fut d’abord la conséquence d’une catastrophe naturelle, un tsunami lui-même produit par un très violent séisme de magnitude 9, pose également de nombreuses questions. Nous nous contenterons ici de synthétiser les grandes lignes d’une heuristique de l’héritage de Tchernobyl et de Fukushima, qui ont malgré tout, par leur radicale nouveauté, ouvert à leur manière une « brèche entre le passé et le futur » selon l’heureuse formule d’Hannah Arendt.

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