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Archive, architecture, art

par Ginette Michaud  Du même auteur

      Jérôme Lèbre  Du même auteur

Isabel Esteva, Olas, 2009, tecnica mixta, 40 x 36 cm.

L’écriture architecturale qui m’intéresse n’est pas compatible avec la tradition philosophico-architecturale dominante. Tout se passe, donc, comme si j’étais devenu philosophe et philosophe déconstructeur pour libérer une écriture architecturale qui n’était pas possible. Je ne dis pas qu’elle est maintenant possible pour moi, mais je perçois ce que j’écris sous forme discursive comme un analogue de cette architecture dont je rêve et qui est à la fois réprimée et interdite. Comment décrirai-je cette architecture que je connais sans connaître ? Je peux au moins en dire qu’en elle l’architecture et la musique s’accordent. ['] Je ne suis ni architecte ni musicien au sens classique, professionnel et courant du terme. Je n’ai pas de compétence d’architecte, je n’ai pas de compétence de musicien. Et pourtant, ce que j’écris, me semble-t-il, c’est quelque chose qui tente de réconcilier entre elles l’architecture et la musique. Maintenant, cette réconciliation n’est pas simplement une réconciliation, mais autre chose encore : une tension, les espacements et recoupements des deux desseins, une œuvre chorale, justement.
Jacques Derrida, « Postface à Chora L Works. Entretien avec Jeffrey Kipnis », in Les Arts de l’espace[1].

Qu’est-ce qui lie l’archive, l’architecture et’ l’art ? Rien, à première vue, que l’insistance d’une assonance, d’une allitération, de l’archi à l’arche à l’art. Rien que le retour d’une lettre,R, en pensant au titre du premier texte de Jacques Derrida consacré à Valerio Adami, « + R (par-dessus le marché)[2] ».

Peut-être s’agit-il toujours seulement de cela, du déplacement d’une lettre, de sa capacité à s’espacer, de sa différance (avec un a), de sa revenance aussi, de sa résistance à se laisser cloisonner, à se laisser confiner à demeure. Entre l’archive et l’architecture, il se passe quelque chose de toute évidence qui a trait au lieu, au domicile, à la maison, à l’oikos ; au commencement et au commandement aussi (l’archive est architectonique en son principe). Entre l’architecture et l’art, il se passe également quelque chose, même si c’est moins évident, mais on ne peut manquer de citer la formule célèbre de Kant, à laquelle revient si souvent Derrida : « L’architectonique est l’art des systèmes[3] ». Si Kant faisait du système son maître mot, celui d’« art » est tout aussi important. Mais qu’est-ce qui est « art » dans l’architectonique ? Et quel art ? Pour Jacques Derrida, il est intéressant de le noter, l’architecture n’est pas tant du côté du visible, du voir, que de la musique (et du labyrinthe, tympan et oreille toujours : Jérôme Lèbre y revient dans la deuxième partie de ce texte). C’est déjà là un aspect indiscutablement original de l’approche derridienne des « arts de l’espace » et de leur différence.

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