Horizons

Au lieu de l’écriture

par Carlos Lobo  Du même auteur

« Penser avec Derrida’ », à quoi nous oserons ajouter, au risque de désorienter certains ou d’en déranger d’autres, « où qu’il soit ». Nous reprenions ainsi, Safaa et moi, pour nous les réappliquer, les ultimes paroles que Derrida avait adressées à ses proches et ses amis, c’est-à-dire, de proche en proche, selon cette politique de l’amitié à laquelle il appelait, à nous tous qui lui survivons, et qui, dans un après-coup encore endeuillé, à un titre ou l’autre, sommes encore affectés par sa disparition. La mention de cet énigmatique lieu, sans nous renvoyer à un insituable au-delà, nous engageait a minima à penser, depuis la place qui était apparemment la nôtre, cet être structurellement posthume qu’il nous aura invité inlassablement, dès ses premiers textes[1], à penser, avec lui, sans lui ; à mesurer au-delà de toute intersubjectivité rassurante, affirmativement et, si possible, joyeusement, ce que recélait ce syntagme « avec X »/« sans X », dans sa langue ou l’autre, l’anglais souvent (avec son intraduisible : without) ; à nous laisser convoquer, à travers ses textes, au lieu depuis lequel il nous aura toujours parlé, qui fut aussi, singulièrement, celui de son écriture. Disons, au lieu de l’écriture.

Où qu’il soit, nous saurons au moins cela : le lieu où se trouve à présent Derrida ne peut être autre que celui-là même où, en direct ou en live, il n’a cessé de se tenir et depuis lequel il se sera adressé à nous. La syntaxe de cette dernière expression restera tout aussi incertaine qu’est potentiellement dispersive, dans son économie même, la formule : « au lieu de l’écriture ». Non par un trop plein de sens, mais par un déplacement constant par lequel une amorce de sens embraye immédiatement sur une autre, qui la complique et la dévie. Au lieu de l’écriture, c’est-à-dire, tour à tour et tout à la fois : à la place de l’écriture, en ce lieu ou cet espace, dont l’écriture comme espacement est la phénoménalisation, vers l’espace que produit ou reproduit l’écriture ; à la place de l’écriture comme substitut de l’écriture de Derrida, et à travers elle, de l’écriture qu’il voulait inlassablement nous donner à penser, nos paroles et nos commentaires ici consignés qui s’écartent ou se rapprochent, tangentiellement, d’un lieu dont nous ne pouvons manquer d’être exclus ; ce lieu même qui nous assigne notre statut de survivants et autour duquel nos gloses rôdent sans parvenir à l’atteindre ou le toucher proprement, mais nous fournit ce surplus de vie qui nous donne la force et le désir d’y revenir ; en ce lieu où, « empiriquement », les écrits de Derrida ou d’autres qui lui furent contemporains se rassemblent pour former ce qu’on nomme institutionnellement une archive, ce qui fût le cas, puisque nous nous trouvions réunis pour trois jours à l’IMEC, lequel abrite désormais les écrits de Derrida ; mais en cette autre archive dont l’archive ainsi comprise est la métaphore et la métonymie, laquelle constitue à son tour un moment nécessaire de l’écriture, une certaine scène ou un certain espace où les traces s’organisent, se lient, se communiquent, se prêtent à tous les usages ; en ce lieu où l’écriture au sens large (textes, ouvrages, correspondance, etc.) se rassemble et que l’on nomme l’archive ; en ce lieu ou cet espace dont l’archive est l’analogon, ce que Derrida nomma d’abord l’archiécriture, dont l’écriture comme archive veut conserver, contrôler et organiser les traces, et qu’elle ne peut manquer de laisser échapper, l’archive présupposant la trace, mais non l’inverse[2] ; etc. Tout cela nous ne pouvions manquer de le rappeler et tenter de le thématiser, comme la « chose même », à laquelle nous devions faire retour, avant de pouvoir, de manière responsable, nous risquer à d’autres articulations ou sur d’autres voies. Ce fut fait.

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