Corpus

Bunker

par Safaa Fathy  Du même auteur

Isabel Esteva, Rain, 2008, temple sobre tela, 195 x 200 cm.

Qu’est-ce qu’un bunker ? Et pourquoi parler de bunker ici ? Tout d’abord un bunker est un abri enterré sous terre sans aucune entrée de lumière quoiqu’il soit pourtant ventilé. Un bunker devrait être sans fenêtres, dans le cas d’un accident nucléaire ou d’une attaque nucléaire, il deviendrait alors, un lieu de vie, pour un temps dont la durée est par essence indéterminée.

Le bunker fonctionne ici comme figure métonymique d’un certain état du monde, dont le retranchement auto-immunitaire et l’enfermement loin de la lumière et de l’autre annoncent une certaine mutation catastrophique ou alors une mutation porteuse d’une promesse indéfinie.

Auto-immunité

Le concept de l’auto-immunité chez Derrida fait sa première apparition dans Foi et savoir où il désigne une figure biologique d’un organisme qui s’autodétruit en se protégeant de dangers, de menaces, d’angoisses conscientes et inconscientes. Dans Voyous, Derrida développe ce concept et lui donne un sens aporétique, à la fois nécessaire et mortel. La crise de la souveraineté qui « ne donne, ni ne se donne le temps[1] », puisque elle apparaît comme une indivisibilité stigmatique « qui toujours contracte la durée dans l’instant sans temps de la décision exceptionnelle[2] ». Ce constat de l’aporie de la souveraineté selon Derrida aurait pour conséquence une cruelle auto-immunité dont la souveraineté s’affecte, c’est-à-dire se protège souverainement mais en se protégeant, elle s’infecte, elle s’entame, elle se tue. « L’auto-immunité, c’est toujours dans le même temps sans durée, la cruauté même, l’auto-infection de toute auto-affection[3] ». Ce qui est affecté dans l’auto-immunité, c’est le soi, l’ipséité même, l’autos, qui en affectant s’infecte, devient malade de son propre retour à soi, de sa claustration. Cette logique est à l’œuvre partout dans notre monde en conflit permanent caractérisé par des surenchères auto-immunes ; partout où menace il y a, c’est-à-dire quasiment sur l’ensemble du globe. De lors, dit Derrida « il lui faut [à l'auto-immunité] l’hétéronomie, l’événement, le temps et l’autre[4] ». La différance en somme. J’y reviendrai plus loin.

Pour la caractériser davantage, cette figure physique d’un retour à soi contre soi, à la rencontre de soi et l’encontre de soi au même moment, Derrida note que, bien que biologique, elle est en réalité antérieure à la dissociation entre physis, tekhnè, nomos, thésis, qu’elle précède la vie bios ou zoe et ses autres (l’esprit, la culture, le symbolique, le spectre ou la mort). « En ce sens, si l’auto-immunité est physio-logique, bio-logique ou zoo-logique, elle précède ou prévient toutes ces oppositions[5] ». Les questionnements de Derrida autour de cette figure sont avant tout des questionnements politiques, ils interrogent précisément le rapport entre le « politikon, la physis et bios ou zoe, la-vie-la-mort[6] ».

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