Corpus

Derrida et Frege

par Marian Hobson  Du même auteur

Isabel Esteva, Grenade, 2014, fotograbado, 36 x 40 cm.

Le travail philosophique de Derrida recèle bien des surprises. L’une d’entre elles, qu’on rencontre dans un travail du tout jeune philosophe datant des années cinquante, est de taille. Alors qu’en général à cette époque la méconnaissance et l’ignorance mutuelles scindaient la philosophie comme discipline académique : d’un côté, la philosophie telle qu’on la pratiquait en Europe continentale et, de l’autre, la tradition logique, souvent anglo-saxonne, on peut lire dans son diplôme d’études supérieures des années 1953-1954 de quoi nous étonner – une section brève mais perspicace sur Frege, un des pères fondateurs de la logique moderne.

Ce mémoire n’a été publié qu’avec un retard considérable, en 1990. Publication tardive, bien après la parution initiale de la préface à la traduction de L’Origine de la géométrie de Husserl, en 1962, de L’Écriture et la différence, De la Grammatologie, et de La Voix et le phénomène, tous parus en 1967 et tous très remarqués à leur sortie, on le sait. On aurait pu s’attendre à ce que ces écrits reçoivent un autre éclairage à la lecture du mémoire antérieur, d’où se dégage une problématique qui, on le comprend rétrospectivement, traverse une grande partie de son œuvre. D’une part, figure dans cette problématique ce que j’appellerai une tension systémique, celle qui oppose structure et histoire, forme et genèse. Derrida annonce dès l’introduction à son mémoire, en fait dès le premier paragraphe, sa ligne de force : l’inséparabilité de la philosophie de l’histoire et de l’histoire de la philosophie. D’autre part, une structure conceptuelle posée très tôt dans l’Avant-propos en forme de question au sujet de la possibilité d’une « dialectique absolue de la dialectique et de la non-dialectique[1] » (17). Ce qui est esquissé ici est développé par Derrida à travers son œuvre, mais sans le terme « dialectique », comme nous en avait prévenus l’Avertissement de 1990[2].

Resté longtemps dans l’ombre, cet écrit des années cinquante diffère profondément des œuvres publiques et postérieures de Derrida. D’abord, il déploie une syntaxe simple, thésarde, pourrait-on presque dire. J’y reviendrai en conclusion. Bien plus, il s’organise selon un principe chronologique facile à suivre, principe que pourtant le Derrida de 1990 paraît rejeter. Car dans l’Avertissement qu’il a rédigé pour la publication, il place une phrase qui semble en rejeter rétrospectivement tout le principe d’organisation, avec des mots bien durs pour le jeune philosophe qu’il était en 1953-1954, auteur de « cette lecture panoramique qui balaie ici toute l’œuvre de Husserl avec l’impudence imperturbable d’un scanner » (p. VI). En effet, son mémoire embrasse dans son parcours chronologique la quasi totalité des écrits d’Edmund Husserl publiés à l’époque de sa rédaction ; à cette même époque, Derrida, peut-être agacé de ne disposer pour certains textes que de traductions françaises de qualité parfois douteuse, était allé à Louvain consulter les originaux des œuvres non encore publiées en allemand, conservées dans les archives Husserl constituées grâce au courage du R. P. van Breda[3].

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