Corpus

Derrida fantôme

par Catherine Paoletti  Du même auteur

Isabel Esteva, Horizon, 2006, temple sobre tela, 162 x 130 cm.

Être hanté par un fantôme, c’est avoir la mémoire de ce qu’on n’a jamais vécu au présent.
Est-ce qu’on demande à un fantôme s’il croit aux fantômes ? Ici le fantôme, c’est moi.
Jacques Derrida, Ghost Dance.

Qu’est-ce que donner à lire ce qui fut déjà donné à entendre par la voix ? Une voix portée par une scène[1], en colloque, ex cathedra quoiqu’on dise. D’un colloque (cum-loqui) à son origine mystérieux et confidentiel qui s’est élargi pour devenir public au point que son succès se mesure désormais à l’aune de son « public ».

Pourquoi s’est imposé ce 11 décembre 2014 un supplément de scène : un dispositif / une disposition fantômes, construit(e), par la diffusion d’un enregistrement, à commencer par la voix numérisée de Derrida, soutenue par la projection de l’œuvre, fantôme-textuel, de Robert Malaval : Le fantôme et Carte postale pour un fantôme (1980)[2]. Beaucoup trop de fantômes direz-vous. Toujours plus de deux, certes, puisque l’intervenante elle-même y ajouta sa voix « propre », pour l’écouter hors-scène dans le public et tenter ainsi d’entendre encore quelque chose, ou peut-être autre chose, dans et par l’effet de voix d’un devenir texte qui s’essaierait à en retrouver une lecture initiale stupéfiante qui, presque par facilité, court toujours le risque de s’émousser et devenir « inhertiante ».

Ébranler les racines d’une passivité active, traduire et se retraduire sans cesse et « lier ce que l’on sait avec ce que l’on ignore[3] » pour tenter, à tort ou à raison, la chance et risquer un pas de plus, un autre pas vers une nouvelle aventure possible. Tenter de retraduire sans prétention la nouveauté du fantôme, de la marge, du différant, du public, de la scène etc., réveiller le passible pour qu’il emporte le passif de la capacité anesthésiée contemporaine d’aventure. Car c’est à partir du fantôme que nous sommes toujours vivant !

Évoquer Derrida et les fantômes, comme lui-même n’aurait pas manqué de le faire remarquer avec cette ironie impitoyable propre au « philosophe qui voit clair / voyant ? », c’est d’abord invoquer son propre fantôme (étrange farce, d’ailleurs, où invoquant le sien, on ne peut qu’invoquer les siens, les nôtres, les miens et donc le sien qui fut mien). Or, il s’agit là de faire revenir le fantôme du philosophe qui avoua ne pas savoir s’il croyait ou non aux fantômes, mais qui pourtant un jour affirma : « Vive les fantômes ! », « Que vivent les fantômes ! » Réveiller en quelque sorte le fantôme de celui qui se savait déjà fantôme, un fantôme à la puissance n, et qui l’attesta de son vivant : « Est-ce qu’on demande à un fantôme s’il croit aux fantômes ? Ici le fantôme, c’est moi ! » Il s’agit donc de revenir sur le philosophe qui a fait du festin (ou du destin) philosophique une affaire de fantômes, et qui sans conteste, fut un infatigable, non pas chasseur, mais traceur de fantômes. Traceur de traces qui font récits, qui sont récits et donc pratiques d’écriture. Fantômes, auxquels il n’aura de cesse de rendre la justice qui leur est due en les convoquant dans son travail philosophique, ou plus simplement, en les invoquant. Car, pour Jacques Derrida, il n’est de devoir de justice ou de responsabilité qui n’est à répondre, d’un « au-delà de la vie présente ou de son être là effectif, de son effectivité empirique ou ontologique : non pas vers la mort mais vers une sur-vie, à savoir une trace dont la vie et la mort ne seraient elles-mêmes que des traces et des traces de traces, une survie dont la possibilité vient d’avance disjoindre ou désajuster l’identité à soi du présent vivant comme de toute effectivité » (Spectres de Marx). C’est parce qu’ainsi il y a de l’esprit, et certainement plus d’un, que Jacques Derrida fit de la tâche du philosophe un incessant appel aux fantômes, aux spectres et aux esprits qui hantent, entre autres, la culture occidentale. « Et il faut, dit-il, compter avec eux. On ne peut pas ne pas devoir, on ne doit pas ne pas pouvoir compter avec eux, qui sont plus d’un : le plus d’un. » (Spectres de Marx) Et, déjà, du (+) comme augmentation, résonne le plus du manque, celui d’un un qui n’a jamais existé tant il est déjà depuis toujours contaminé par d’autres, par tant d’autres.

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