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Derrida avant Derrida. Trois écritures dans Le Problème de la genèse dans la philosophie de Husserl

par Javier Bassas Vila  Du même auteur

      Javier Bassas Vila  Du même auteur

Isabel Esteva, Libellules, 2012, técnica mixta sobre papel , 40 x 36 cm.

Il n’est pas donné à la philosophie de négliger son langage.

Quand on parle de « langage » en philosophie, on vise dans la plupart des cas des théories sur le langage. Dans le cas de la phénoménologie, par exemple, dès qu’on parle du langage chez Husserl, on pense immédiatement aux théories sur l’idéalité de la signification, sur la modalité « signitive » ou sur la distinction entre indice et expression, mais on ne pense presque jamais au langage de Husserl, c’est-à-dire à la praxis langagière qu’on trouve dans ses textes. Il n’est pas donné à la philosophie de négliger sa praxis langagière, la façon dont les textes sont écrits. Et pourtant, rien n’est aussi plus commun. Malgré la conscience langagière que les philosophes ont acquis touchant l’opacité du langage et l’(im)possibilité de mettre noir sur blanc leurs idées – une prise de conscience qui s’avère plus intense depuis les années 1920 avec Heidegger, Wittgenstein ou Adorno, parmi d’autres -, les études de la praxis d’écriture des philosophes reste encore un champ de recherche presque vierge.

Dans ce sens-là, il est certain que l’importance de la pensée de Derrida dans la philosophie est due non seulement au contenu des théories, concepts, arguments, descriptions, commentaires qu’il a proposés, mais aussi et surtout à la manière dont ces contenus sont à chaque fois proposés, rédigés, écrits. Et, bien plus, on sait que les textes de Derrida insistent sur l’indistinction entre forme et contenu de la pensée, pour le dire avec les termes d’Adorno dans son éclairant et précurseur écrit de jeunesse Thèses sur le langage du philosophe (1931). Ou, pour le dire à la manière de Derrida, s’il n’y a pas de « signifié transcendantal », les sens du texte ne seront jamais rien d’autre que le mouvement du texte lui-même. C’est pourquoi Derrida a toujours montré un intérêt extrême, obsessif, pour l’écriture de ses textes et pour les tournures du langage des philosophes qu’il a lus, commentés, déconstruits. C’est le cas de l’écriture de Husserl, par exemple, qui est l’objet de quelques réflexions – pas très nombreuses mais pourtant bien fécondes – de la part de Derrida. Dans cette lignée de réflexion sur la praxis du langage chez Husserl, on peut aussi signaler en France les travaux d’Éliane Escoubas et surtout ceux de Natalie Depraz sur l’écriture phénoménologique[1]. Mais la liste est encore trop courte’

Suivant l’héritage de cette sensibilité langagière de Derrida, de son intérêt pour le langage philosophique en tant qu’écriture, nous allons nous-mêmes aborder Le Problème de la genèse dans la philosophie de Husserl en essayant de mettre au jour précisément sa praxis langagière. Et ceci à partir d’une lecture qui analyse d’une part le contenu et la forme des énoncés, et d’autre part les théories qu’il propose et sa praxis langagière. Pour le dire à la manière de Husserl dans L’Idée de la phénoménologie, nous nous intéressons bien évidemment au « da’ », mais surtout au « wie » du texte, c’est-à-dire à « ce qui est dit », mais surtout au « comment il est dit ». Le travail de traduction en castillan du Problème de la genèse dans la philosophie de Husserl, que j’ai entrepris début 2014, m’a obligé à lire, relire, réviser cet ouvrage ; un travail qui m’a donc permis d’approfondir sur la façon dont ce texte est écrit et, plus précisément, sur deux questions.

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