Corpus

Errances d’avec

par Piero Eyben  Du même auteur

Errance. Ailleurs. Nirgends. À dire de l’impossibilité du propre, d’un propre à la main qui écrit ; là où je prends, avec Derrida, cette expression dhavec. C’est lui-même qui l’a inventée pour l’écriture des aveux, des philosophes, il l’a inscrite à la périphrase 43 de sa Circonfession. Il l’a écrite d’abord avec un H entre les deux prépositions, en supprimant l’apostrophe, comme si elle appartenait telle quelle à la langue française :

J’invente le mot dhavec en ce jour de Pourim 5750, alors qu’Esther survit encore et depuis près d’un an et demi, sans s’être jamais intéressée, malgré mes appels, à ce nom d’Esther, encore moins au moment où elle survit à la conscience de moi, de son nom comme du mien, je me penche au-dessus de ses escarres bourgeonnantes, « ils sont beaux » disait l’infirmier rassurant, ils rugissent dans le carnage d’une protestation, la vie a toujours protesté chez ma mère, et si ’le mauvais sang’est à tout jamais pour moi son expression, si d’elle seule je l’ai reçue, entendue ou apprise, de ses soupirs impatients, c’est que j’ai commencé à cette peur, par avoir peur de son mauvais sang, par ne pas en vouloir, d’où l’infinie séparation, le divorce initial et instantanément répété c’est-à-dire indéfiniment ajourné d’avec la plus proche cruauté qui ne fut pas celle de ma mère mais l’éloignement qu’elle m’enjoignit d’avec ma propre peau ainsi arrachée, là même, le long de l’artère crurale où s’inspirent mes livres, ils s’écrivent d’abord dans la peau, ils lisent la sentence de mort tenue en réserve de l’autre côté de l’écran car enfin depuis l’ordinateur j’ai la mémoire comme un ciel en face de moi, tous les secours, toutes le menaces d’un ciel, le simulacre pelliculé d’une autre subjectivité absolue, une transcendance dont je ferais ce qu’elle voudrait enfin, elle qui me veut à mort ['][1]

C’est donc Derrida qui invente cette double préposition, avec un h, là où l’aspiration d’écrire demande encore de mettre une apostrophe, une suppression, mais aussi l’élision. Cette invention, la création d’un mot, saisit la frontière même du geste de Derrida en tant qu’écrivain-penseur juste au point où il nous demande de concevoir une langue étrangère dans sa langue à lui. L’idiome, s’il y en a, de Derrida fait penser la nécessité de se mettre avec l’autre, depuis l’autre. Cet idiome prend la pensée avec, comme étant encore plus indirecte, encore plus pré-positionnée que la présence même, à soi-même. Il faut dire d’abord que cette locution prépositionnelle décrit un acte de distinction, un essai d’effacement de toute ambiguïté. D’avec met la différence entre les mots qui pourraient paraître associés. Donc, disjonction là où a lieu une position de phrase, une position pour la régence des mots dans une phrase. Autrement dit, d’avec semble être employé pour endurer l’impossible du sens unique, pour endurer le chemin d’un dire qui ne possède jamais un proprement dit. C’est cela le pari : dire en écriture le déplacement de l’impossible.

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