Corpus

Derrida/Celan Talk (Derrida/Celan)

par Pierre Joris  Du même auteur

Isabel Esteva, Deux, 2010, tecnica mixta sobre papel sobre papel, 30 x 46 cm.

Je ne suis pas philosophe – mais poète et traducteur, et je parlerai aujourd’hui en tant que tel et à partir de deux figures qui ont été centrales pour mon travail : un poète, Paul Celan, et un philosophe Jacques Derrida. Tous deux, au-delà des spécificités et des limites (limites transgressées, explosées par besoin et par plaisir, double nécessité pour l’un et l’autre) de leur propres genres – poésie, philosophie -, étaient écrivains avant tout, écrivains de ce que Gertrude Stein appelait « writing writing ». Étant donné mon très mince bagage philosophique, si je me permets de m’aventurer sur ce territoire, c’est tout au plus pour suggérer que la critique derridienne de Platon et de la tradition philosophique qui émane de cette lignée métaphysique, est aussi – même quand Derrida ne le formule pas explicitement, quoique ce soit exactement lisible dans son écriture en tant qu’écriture -, cette critique est aussi ce qui permet aux poètes de rentrer dans la polis des citoyens pensants (notons d’ailleurs que tous les poètes ni se sont sentis exclus, ni ne se sont laissés exclure).

Une de mes propositions aujourd’hui en relation avec « Penser avec Derrida où qu’il soit » est de suggérer que pour faire cela, cette pensée devra briser les genres, ou du moins être consciente qu’une des nombreuses suggestions du travail de Derrida est justement le besoin de questionner le genre de la philosophie et la notion même de genre. En tant que poète j’irai même plus loin, citant le poète et théoricien Charles Bernstein : « Je vois les choses du point de vue de la poésie. Sous cet angle, la poésie est atout ; dans ma philosophie cela veut dire que la poésie a le pouvoir d’absorber ces autres formes d’écriture, mais ces autres formes n’ont pas ce pouvoir sur la poésie ». Et je partage la vision du poète américain Robert Kelly qui voit le poète comme le « dernier généraliste » dans un âge d’hyperspécialisation, car le poète est praticien du poème en tant que « open field/champ ouvert » dans lequel tous les discours et connaissances spécialisés peuvent être (re)conduits, traduits, détournés – grâce aux techniques du collage et de la réécriture, afin d’y perdre leur jargon et de s’y reconnecter en un assemblage réticulé de diverses hétéro-expressions qui donneront lieu à une vision plus riche, davantage semblable au « millefeuille » du monde que n’importe quelle théorie unifiée d’une discipline singulière donnée.

Mon attention au travail de Derrida et de Celan passe – excusez ce détour – par l’auto-graphique (même s’il est impossible de complètement exciser ou circoncire le « bio » qui essaie de s’y taire). J’ai commencé à lire Derrida en 1967, l’année où je suis parti pour les États-Unis pour devenir écrivain de langue anglaise, ou plutôt, américaine. Une quête qui peut sembler étrange, car comme il l’écrira plus tard : « On ne parle jamais qu’une seule langue’ (oui mais) on ne parle jamais une seule langue ». Nous y reviendrons (mais permettez-moi d’ouvrir une parenthèse rapide, de poser une question pour une autre occasion : est-ce que quelque chose change dans cet énoncé si on remplace le verbe « parler » par « écrire » ?). Je suis parti pour les États-Unis avec deux livres qui venaient d’être publiés et dont l’un avait pour titre, De la grammatologie. Je savais déjà que je ne pouvais pas gagner ma vie comme poète, mais je pensais que ce serait peut-être possible d’y arriver par la traduction. Et donc, en septembre/octobre 1967, j’ai traduit une douzaine de pages de cet ouvrage que j’ai envoyées à plusieurs revues et à quelques maisons d’édition new-yorkaises. J’attends encore leur réponse’ Mais j’ai continué à lire Derrida, en tant qu’écrivain et traducteur, et j’ai aussi enseigné ses écrits dans quelques départements d’anglais d’universités américaines quand ses livres ont commencé à paraître en traduction anglaise. Je le relis encore et toujours en tant qu’écrivain et traducteur, ou en tant qu’écrivain pensant à et par la traduction.

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