Traverses

The All-Burning : Derrida’s Holocaust (Le brûle-tout : l’Holocauste de Derrida)

par Gil Anidjar  Du même auteur

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Joëlle Marelli
Autour de l’année 1989, Derrida doit bien avoir accepté de donner l’allocution d’ouverture de la conférence de l’UCLA intitulée « Le nazisme et la ’Solution finale’ : tester les limites de la représentation ». Il doit avoir accepté, puisque le 26 avril 1990, devant un auditoire probablement considérable, il livra cette conférence, une lecture de la Critique de la violence de Walter Benjamin, lecture qui est depuis devenue l’un des textes les plus influents et féconds de Derrida[1]. Équivalent universitaire d’un spectacle à distribution prestigieuse, à Los Angeles s’il vous plaît, la conférence avait été explicitement et centralement organisée comme un appel aux armes défensif contre ceux qui interrogent – ou interrogeaient – la police sourcilleuse exercée par la profession historienne sur le témoignage, la preuve et la représentation de l’Holocauste. La conférence isolait Hayden White, lui-même historien, comme représentant les risques – et les tendances négationnistes, voire fascistes, même inconscientes – avec lesquels jouaient les affirmations « postmodernistes ». White participait à la conférence et fut dûment inclus, avec nombre de ses détracteurs, dans les actes publiés[2]. Derrida ne le fut pas[3]. En outre, mentionné en passant dans une ou deux notes bibliographiques de bas de page, Derrida est absent de l’archive et de la trace historique[4]. Indubitablement un événement mineur ou marginal, peut-être le résultat d’un accident typographique ou mécanique, un non-événement, pour ainsi dire, ou mieux encore, un événement-machine, cette allocution-devenue-étape-intellectuelle-majeure constitue un legs étrangement adapté à la figure unique du « mysticisme juif » (selon l’accusation de Jürgen Habermas[5]) qui inspira, entre autres choses, l’« architecture déconstructionniste » de la mémorialisation de l’Holocauste, tout en devenant, pour d’autres, quelque chose comme un nazi par association, un compagnon de route, à tout le moins un important promoteur du « brouillage des distinctions entre victimes et coupables[6] ».

Il reste que la position éthique exigeante de Derrida est simplement indiscutable. Il fit plus que faire entendre une opposition sans équivoque au nazisme et des réflexions élaborées ainsi que des condamnations quant au racisme et à l’antisémitisme. Cependant, il est tout aussi vrai qu’il a laissé nombre de traces qui devraient interrompre toute restitution pieuse de ses « positions » comme étant installées de manière transparente du bon côté de l’histoire (ou à gauche du spectre politique), de même que tout jugement opportuniste le bannissant vers l’abîme d’une attitude politique malavisée ou pire. Derrida impliqua les deux côtés de la Historikerstreit et mit en évidence une contamination et une complicité « terrifiantes » (le terme est de lui) de part et d’autre du fossé de l’Holocauste. Derrida empiète ainsi sur les limites mêmes et les divisions de ce que Karyn Ball a appelé « l’imaginaire disciplinaire » du discours sur l’Holocauste. Il rend manifestes les protocoles et les règles de ce discours mais, les déplaçant et les transformant, il expose aussi leur disparition. S’il y a une leçon à en tirer, et c’est ce que je crois, elle est encore en attente.

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