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Jacques Derrida/Gaston Bachelard. Pour une métaphorologie fractale. La « fleur de Schrödinger » dans Le Jardin d’Épicure

par Charles Alunni  Du même auteur

Descendre, spirale après spirale, l’escalier de l’être.
Gaston Bachelard, en exergue au manuscrit des Anneaux de Bicêtre de Georges Simenon (Fonds Simenon, Université de Liège).

Polyphile : Ce n’était qu’une rêverie. Je songeais que les métaphysiciens, quand ils se font un langage, ressemblent à des rémouleurs qui passeraient, au lieu de couteaux et de ciseaux, des médailles et des monnaies à la meule, pour en effacer l’exergue, le millésime et l’effigie. Quand ils ont tant fait qu’on ne voit plus sur leurs pièces de cent sous ni Victoria, ni Guillaume, ni la République, ils disent : ’Ces pièces n’ont rien d’anglais, ni d’allemand, ni de français ; nous les avons tirées hors du temps et de l’espace ; elles ne valent plus cinq francs : elles sont d’un prix inestimable, et leur cours est étendu infiniment’. Ils ont raison de parler ainsi. Par cette industrie de gagne-petit les morts sont mis du physique au métaphysique. On voit d’abord ce qu’ils y perdent ; on ne voit pas tout de suite ce qu’ils y gagnent[1].

C’est par cet « emblème » que s’ouvre La Mythologie blanche. La métaphore dans le texte philosophique de Jacques Derrida[2]. Si la condition de possibilité de toute lecture instruite du corpus bachelardien est bien celle du statut de la métaphore, et en particulier de la métaphore scientifique dans son texte philosophique, alors, l’explication avec Derrida devient incontournable. Il y a à cela au moins trois raisons :

  1. c’est sans conteste le texte philosophique le plus puissant et le plus précieux dont nous disposions encore sur la question de la métaphore dans le texte philosophique ;
  2. il est le seul à ce jour à avoir pris en considération la place (et tenté d’analyser le statut) de la métaphore chez Bachelard ;
  3. le concors-discors marqué dans ce texte se fonde sur une évidente solidarité et sur d’incontestables « échos » entre les deux programmatiques. Pour le point 1, je renvoie au travail de lecture ou/et de relecture du texte et je commencerai par le point 3, avant de le fondre dans le point 2.

La grammatologie doit déconstruire tout ce qui lie le concept et les normes de la scientificité à l’ontothéologie, au logocentrisme, au phonologisme. C’est un travail immense et interminable qui doit sans cesse éviter que la transgression du projet classique de la science ne retombe dans l’empirisme préscientifique. Cela suppose une sorte de double registre dans la pratique grammatologique ; il faut à la fois aller au-delà du positivisme ou du scientisme métaphysiques et accentuer ce qui dans le travail effectif de la science contribue à la libérer des hypothèques métaphysiques qui pèsent sur sa définition et son mouvement depuis son origine. Il faut poursuivre et consolider ce qui, dans la pratique scientifique, a toujours déjà commencé à excéder la clôture logocentrique[3].

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